Le rôle de l’EPS (éducation physique et sportive) à l’école est-il de viser la performance individuelle, jusqu’à préparer de futurs athlètes pour les Jeux olympiques ? Ou bien est-il le bienêtre des élèves, futurs adultes, et l’apprentissage du vivre-ensemble ? Point de vue.

À l’occasion des Jeux olympiques de Tokyo, le ministre de l’Éducation nationale s’est félicité des médailles obtenues par la France en mettant en lien ces performances avec la pratique de l’Éducation physique et sportive (EPS) à l’école. « Vive le sport collectif ! Vive l’EPS ! Le succès de nos équipes de France [de Basket, Handball, Volley] illustre la qualité de l’enseignement de ces sports à l’école… »

Je ne peux m’empêcher de mettre en parallèle ces propos victorieux concernant l’EPS avec la discussion que j’ai eu récemment avec une jeune adulte et avec le constat qu’elle faisait de son rapport au sport : « J’ai découvert à 25 ans que j’aimais le sport. Le collège et le lycée m’avaient convaincue que ce n’était pas pour moi, puisque je n’avais pas de bons résultats… »

Une réflexion qui amène à s’interroger sur le sens de l’EPS à l’école. Lorsque l’on prend les textes officiels de l’Éducation nationale, l’objectif semble aller dans le sens du « mens sana in corpore sano »1 romain, appelant à un équilibre entre le physique et le mental : « Tout au long de la scolarité, l’éducation physique et sportive a pour finalité de former un citoyen lucide, autonome, physiquement et socialement éduqué, dans le souci du vivre-ensemble. Elle amène les enfants et les adolescents à rechercher le bienêtre et à se soucier de leur santé. Elle assure l’inclusion, dans la classe, des élèves à besoins éducatifs particuliers ou en situation de handicap. L’éducation physique et sportive initie au plaisir de la pratique sportive »2.

La note a-t-elle du sens ?

Pourtant, combien de fois avons-nous entendu l’affirmation portée sur des élèves « bons » ou « mauvais » en sport. Une sentence énoncée par des enseignants ou par les enfants concernés eux-mêmes. Est-ce que cela peut avoir du sens dans la logique d’une éducation physique ? Une éducation devant prendre en compte des réalités spécifiques et inhérentes à chaque individu : sa morphologie, sa psychomotricité, son tonus musculaire… Une notation des élèves selon les performances peut-elle avoir du sens dans une démarche alliant plaisir de la pratique, rapport aux autres et bienêtre ?

Ne pas noter les élèves en gravant dans le marbre le fait qu’ils ont de « bons » ou de « mauvais » résultats en EPS ne signifie pas que l’on supprime la notion de compétition. Si l’on joue à un jeu, qui vous met en concurrence avec des adversaires, individuellement ou en équipe, c’est évidemment pour essayer de gagner. La question qui se pose alors est de savoir ce que l’on valorise.

Il est terrible moralement pour un enfant d’être celui qui est toujours choisi le dernier, car il court moins vite, ou qu’il est moins agile à rattraper un ballon. Lorsqu’il intègre une équipe, on entend souvent des réflexions assassines : « Oh non ! pas lui ! Il va nous faire perdre… » La multiplicité des situations permet de faire valoir des talents et des rôles différents, où ce n’est pas toujours celui ou celle qui court le plus vite et lance le plus fort qui est le plus utile à la réussite de l’équipe. Par exemple, un jeu paradoxal comme celui de la baguette3 change les représentations et les rôles généralement attribués en fonction des performances physiques.

Mesurer les progrès

Ne pas signifier aux enfants qu’ils sont « bons » ou « mauvais » en EPS ne signifie pas non plus que l’on n’évalue pas les performances et les progrès. Le travail de Patrick, un éducateur sportif municipal avec qui j’ai collaboré, l’illustre parfaitement. Dans le cadre d’un cycle sur la course d’endurance, il mettait les enfants en situation d’évaluer leurs progrès à chaque séance. Des plots réguliers étaient placés autour de la piste. Chaque enfant pouvait compter le nombre de tours courus et compléter cette mesure avec les plots supplémentaires atteints. Il percevait ainsi ses progrès au fil des séances. L’espacement assez réduit entre les plots mettait en lumière les plus légères avancées.

Cet éducateur sportif conservait ces résultats, ce qui permettait également aux enfants de pouvoir prendre en compte leur évolution sur un plus long terme. Que leurs progrès aient été importants ou plus modestes, qu’ils aient de grandes capacités en course d’endurance ou qu’ils aient plus de difficultés à courir, chacun était mis dans une dynamique de progression et de réussite individuelle.

L’enseignement de l’EPS doit conserver le cap fixé par l’Éducation nationale dans une logique d’activité physique et sportive pour tous et s’appuyer sur ces repères forts que sont le vivre-ensemble, le bien-être, la santé, l’inclusion et le plaisir de la pratique sportive. Aucun enfant ne doit pouvoir se dire qu’il n’est pas « bon » en sport. L’enseignement de l’EPS dans le système scolaire doit, de mon point de vue, se méfier des dérives pouvant être liées aux notions de performances sportives et de notation selon les résultats.

À ce propos, les mots du ministre reliant réussite sportive aux JO et EPS me paraissent ambigus et méritent, à mon sens, d’être clarifiés. Est-ce qu’il est sous-entendu que l’école le collège et le lycée ont contribué directement à cette réussite sportive, en tant qu’antichambre du sport de haut niveau, en cherchant l’excellence et en faisant le tri des compétences et des performances ? Ou que le développement physique des individus à l’école et le plaisir qu’ils y ont pris, a donné envie à certains de continuer dans une autre forme de pratique ?

Une affirmation est en tout cas incontestable : « Vive l’EPS ! »

Olivier Ivanoff
Rédacteur en chef de Vers l’éducation nouvelle
Notes
  1. Citation tirée des Satires de Juvénal
  2. Extrait du Bulletin officiel spécial de l’Éducation nationale n°11 du 26 novembre 2015. Voir en ligne : //eps.discipline.ac-lille.fr/eps/programmes/nouveau-programme-college
  3. Jeu de la baguette https://yakamedia.cemea.asso.fr/univers/animer/jeux/jeux-traditionnels-et-sportifs/la-baguette-passer-dans-lautre-camp-avec-un-objet-dans-sa-main