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Peut-on confier l’évaluation des élèves à une application ?

Une du numéro 606, « Faire classe à l’ère de l’IA »

Une du numéro 606, « Faire classe à l’ère de l’IA »

Face aux sirènes publicitaires qui promettent d’alléger le lourd travail de correction, il faut réaffirmer là encore que si les applications IA peuvent faciliter la tâche, elles ne doivent en aucun cas ôter aux enseignants leur rôle d’évaluateurs et de concepteurs.

« Trente secondes pour évaluer une copie », « six heures économisées par semaine », « vingt-cinq disciplines couvertes » ! En tant qu’enseignante, j’ai reçu, comme beaucoup d’autres, de nombreuses publicités sur les réseaux socionumériques pour des applications telles que Logbook ou examino.ai/fr.

Je n’ai d’abord pas prêté attention à ces vidéos qui commencent presque toutes par l’image d’un prof qui jette en l’air ou même déchire un paquet de copies et déclare dans un soupir de soulagement que c’en est fini de toutes ces heures « perdues » en correction. Puis, la découverte des pratiques pédagogiques d’un enseignant de mon entourage, non annoncées aux parents par les habituelles voies officielles (messagerie, ENT), m’a finalement conduite à m’intéresser de plus près à l’utilisation des IA, plus particulièrement génératives, dans l’enseignement.

une sous-tâche ?

De retour sur Instagram, j’ai suivi l’argumentaire publicitaire de ces applications qui surfent sur le manque de temps et le caractère rébarbatif de la correction de copies. Des élèves interrogés se déclarent ravis de recevoir un audio de leur prof, mais les fonctionnalités s’avèrent bien plus étendues que l’envoi d’un commentaire audio et sa transcription automatique.

Sur son site internet, Examino précise que l’IA « propose des corrections objectives et équitables », « évalue des dissertations et des arguments », « vérifie l’exactitude des dates » et « apprécie la qualité de l’expression ». Il ne s’agit donc pas seulement de faire transcrire par écrit le travail de correction réalisé par l’enseignant et dicté à l’oral, mais bien de s’y substituer.

En fait, le storytelling publicitaire des applications cible en priorité l’évaluation, réduite à une perte de temps, un pensum, que l’on pourrait judicieusement externaliser, déléguer, robotiser. « Scannez vos copies manuscrites. L’application Examino les corrige en quelques secondes, concentrez-vous sur ce qui compte vraiment : l’enseignement ! »

S’il est tentant d’y croire, on peut néanmoins s’arrêter un instant pour prendre du recul, à la lumière de trois éléments de réflexion : les promesses de l’accélération technologique, la place et le rôle de l’évaluation dans l’enseignement, et la prolétarisation du métier induite par la délégation de certaines tâches à des robots, si sophistiqués soient-ils.

Aller plus vite ?

Il est révélateur de constater comment les applications font vibrer la corde du manque de temps en proposant aux enseignants de « gagner » six heures par semaine. Leur succès est symptomatique à la fois du rapport de la modernité tardive au temps et de l’évolution des conditions de travail des enseignants. On court après le temps, et on comprend à la lecture du sociologue allemand Hartmut Rosa1 que les promesses de la modernité, à travers le progrès technique et l’accélération, censés dégager du temps aux individus, rendus ainsi plus autonomes et libres, n’ont pas été tenues. La propagande commerciale de l’IA réitère cette promesse fallacieuse.

Il serait assez simple de confronter ces allégations à la réalité. On pourrait leur opposer le désarroi d’un élève face à une copie rendue vierge de toute annotation et contraint d’écouter un audio de dix minutes pour tenter de comprendre ce qu’il doit améliorer. On peut imaginer que, comme pour les vocaux échangés sur Whatsapp, il l’écouterait en accéléré ! Le temps gagné ne l’est pas pour tout le monde. Ne s’agit-il pas d’un report sur l’élève, alors même que la méthodologie spécifique à développer pour mettre à profit l’outil n’est pas enseignée aux élèves ?

On sait bien qu’en pédagogie les outils clés en mains qui « marchent » de façon inconditionnelle n’existent pas. Si les applications numériques d’IA générative se présentent comme des prothèses, elles ne peuvent devenir des palliatifs efficaces et durables à une dégradation des conditions de travail des enseignants, a fortiori si ceux-ci leur délèguent non pas des tâches secondaires ou purement administratives mais des tâches essentielles à forte valeur ajoutée telles que l’évaluation.

L’évaluation ne peut être externalisée a une IA

Compétence majeure à développer pour enseigner, l’évaluation se travaille tout au long de la vie professionnelle, elle requiert des adaptations constantes au profil des élèves, aux attentes institutionnelles, aux dynamiques sociales.

Enseigner, c’est évaluer, non pas classer et hiérarchiser en confrontant simplement une production d’élève avec une grille de notation préétablie. Évaluer, c’est se donner les moyens de mieux adapter son enseignement, d’élaborer une progression cohérente et située, de mieux connaitre et accompagner les élèves, et de les préparer efficacement aux évaluations certificatives qui les attendent et qui détermineront la suite de leur formation2. Un défi de taille, qui nécessite l’expertise et les compétences d’enseignants formés, notamment à la différenciation pédagogique.

Pourquoi déléguer le cœur même du travail d’enseignement à une IA ? L’évaluation concentre les paradoxes de notre système éducatif, levant bien haut l’étendard de l’égalité des chances et une méritocratie affichée qui peine à cacher les mécanismes de reproduction sociale qu’il échoue à endiguer. Peut-être qu’elle signale justement l’écueil dans lequel l’évaluation a achoppé : celui de la compétition.

Que devient le métier ?

Malgré des intentions individuelles sans doute très bonnes, notamment d’adapter sa pédagogie aux innovations sociotechniques et d’être plus efficace, l’enseignant faisant reposer son enseignement sur une IAG, contribue à dépersonnaliser les tâches et à les réduire à leur dimension technique. Le métier d’enseignant requiert au contraire des compétences interactionnelles et relationnelles qui ne sont pas calculables.

C’est dans le conflit sociocognitif, organisé et mis en œuvre par l’enseignant que les connaissances se structurent et que les compétences s’acquièrent. L’individualisation ne fonctionne que si elle prend place dans une redistribution des attentes et des tâches au sein du groupe classe, profitant ainsi en retour à toutes et tous. L’échec des « groupes de niveau » en classe de sixième, documenté dans un rapport récemment paru, est en cela très instructif. La récupération de l’évaluation, compétence complexe et centrale pour un enseignant, par des systèmes automatisés signale un processus de prolétarisation du métier3.

Il est à craindre que le recours à l’IAG dépossède les enseignants de leur pouvoir d’agir en professionnel autonome et compétent, facilitant ainsi le processus de déclassement du métier perceptible depuis des années déjà. Il semble difficile de soutenir que le recours systématique et quotidien à l’IA pour gérer le travail des élèves, depuis la conception des cours, jusqu’à l’évaluation, en passant par la conception d’exercices de révision et la rédaction des appréciations pour les bulletins permette aux enseignants de développer une expertise supérieure et de se consacrer à des tâches à plus forte plus-value. Que leur reste-t-il en fait ?

Cécile Perret
Enseignante spécialisée et intervenante en formation des enseignants

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Une du numéro 606, « Faire classe à l’ère de l’IA »


Notes
  1. Accélération, une théorie sociale du temps, La Découverte, 2010.
  2. Philippe Perrenoud, La fabrication de l’excellence scolaire : du curriculum aux pratiques d’évaluation, Droz, 2e édition augmentée 1995.
  3. Voir par exemple l’ouvrage de Frédéric Grimaud, Enseignants, les nouveaux prolétaires. Le taylorisme à l’école, ESF Sciences humaines, 2024.