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Stop à l’anti-universitarisme primaire !

Réponse à la tribune de Philippe Watrelot

17 avril 2013

Suite à la publication de la tribune de Philippe Watrelot sur l’avancée des ESPE, Vincent Troger, maître de conférences à l’IUFM de Nantes, nous fait part de son mécontentement.


La réforme en cours de la formation des enseignants donne actuellement lieu à l’expression d’une hostilité collective à l’égard des universitaires, qui a toujours existé de manière plus ou moins implicite dans les IUFM, mais qui aujourd’hui devient clairement explicite. Philippe Watrelot, avec qui j’ai eu le plaisir de collaborer et dont je partage par ailleurs totalement l’engagement pédagogique, a rejoint ce concert anti-universitaire à deux reprises, dans un entretien à l’AEF et dans sa dernière tribune des Cahiers.
Pour faire court, l’université et les universitaires font l’objet de deux principales accusations : d’une part ils seraient les défenseurs d’une conception ultra conservatrice de la pédagogie centrée sur le cours magistral et la transmission frontale du savoir, d’autre part ils ne fonctionneraient en permanence, je cite Philippe, que sur le principe de « structures de clans, (…) luttes d’influence, (...) hiérarchies paralysantes ».

Cette approche très réductrice de l’université et des universitaires me paraît, dans l’état actuel du projet de réforme de la formation des enseignants, extrêmement dangereuse.
D’abord parce que ce rejet frontal de l’université et de ses fonctionnements, que je rencontre épisodiquement à l’IUFM de Nantes où je travaille depuis cinq ans de la même manière qu’à l’IUFM de Versailles où j’ai travaillé pendant neuf ans, constitue une posture convenue, partagée par beaucoup des formateurs non-universitaires, dont le principal motif me semble être, en désignant un ennemi commun, de faire l’économie d’une auto-critique et d’un bilan des IUFM. Car en matière de « structures de clans, (…) luttes d’influence, (...) hiérarchies paralysantes », les IUFM n’ont jamais été en reste. Ce n’est pas moi qui le dit, les Cahiers le dénonçaient dés l’origine, soulignant les risques que l’organisation ubuesque des IUFM faisait courir à la formation des enseignants : « manœuvres ou soupçons de manœuvre (...) ambitions individuelles (…) poids des administrations et des groupes de pression, corporatifs ou disciplinaires » (Cahiers pédagogiques n° 286, p.54). Dix ans plus tard, Philippe Meirieu, qui savait de quoi il parlait, décrivait les IUFM comme le lieu « d’une négociation sans fin livrant l’institution aux aléas des événements et des rapports de forces du moment » (dans la préface du livre de Robert et Terral, « Les IUFM et la formation des enseignants aujourd’hui ») . Pour avoir poursuivi une carrière où j’ai presque toujours associé une double activité en IUFM et en université, je ne peux que témoigner de la réalité des jeux de pouvoirs permanents qui se jouent avec la même intensité dans les deux institutions. J’ai toutefois observé entre les deux une différence notable, plutôt en faveur des universités : il règne dans ces dernières un véritable paritarisme, alors que les structures très bureaucratiques des IUFM permettent souvent à des clans de s’arroger, parfois pour des temps assez longs, des situations de pouvoirs qu’il leur est alors possible d’exercer assez arbitrairement.

Mais le bilan des IUFM devrait surtout porter sur leurs résultats. Dans un petit livre que mon collègue Pascal Guibert et moi-même avons publié à la rentrée, nous avons tenté un tel bilan, et nous pensions naïvement que la réforme serait l’occasion d’une réflexion collective à ce sujet. De ce point de vue le silence est pourtant assourdissant, sauf à ressasser la condamnation de la réforme antérieure qui a supprimé l’année de stages. Pourtant, les critiques incessantes dont les IUFM font l’objet depuis leur création devraient nous interroger : elles ne sont pas seulement le fait des lobbys anti-pédagogistes, certes puissants et d’une inépuisable mauvaise foi, elles ont aussi été nourries du mécontentement fréquent des bénéficiaires de la formation, étudiants et professeurs stagiaires. Avec Pascal Guibert, nous avons tenté de montrer qu’il y a eu dans les IUFM de remarquables acquis, mais aussi de lourds dysfonctionnements. Cette réforme, portée par un ministre et un gouvernement a priori favorable à l’idée que l’enseignement est « un métier qui s’apprend », aurait dû être l’occasion d’approfondir une telle réflexion. Ce n’est pour l’instant pas le cas.

Or parmi les difficultés récurrentes des IUFM que nous pensons avoir repérées, il y en a une qui interroge directement le relation avec l’université : c’est la difficulté à traduire en un langage opérationnel pour les étudiants et les stagiaires les acquis de la recherche en éducation. De ce point de vue, je suis à la fois extrêmement choqué et inquiet de voir que les Sciences de l’Education sont elles aussi rejetées au nom de l’anti-universitarisme ambiant, y compris par Philippe, qui a cru bon de préciser dans son entretien avec l’AEF, je cite, : « si l’université pense la didactique, elle pense difficilement les questions de pédagogie, y compris les UFR de sciences de l’éducation ». Non Philippe, il n’y a pas que de la didactique en sciences de l’éducation, il y aussi de la psychologie de l’éducation, de la sociologie de l’éducation, de la philosophie de l’éducation, de l’histoire de l’éducation, de l’ergonomie de l’éducation, et j’en oublie sans doute. Et depuis plus de vingt ans, ces recherches ont constitué un corpus de savoirs qui peut nourrir utilement la formation réflexive des enseignants que tu appelles de tes vœux. Je m’emploie quotidiennement, et d’autres comme moi, à tenter d’établir cette relation entre acquis de la recherche et formation.

Mais pour que ces recherches soient rendues accessibles aux futurs enseignants, il faut que la relation avec les départements universitaires, et notamment ceux de sciences de l’éducation, se renforce. Il ne faut pas s’enliser dans un rejet global et vindicatif de l’université, il faut au contraire inventer les conditions d’une collaboration fructueuse et les conditions d’une interface performante entre recherche et formation. De ce point de vue, la mastérisation avait ouvert des pistes. La précipitation de la réforme actuelle et le maintien d’une structure de formation courte et consécutive empêchent pour l’instant de capitaliser ces acquis. Ce n’est pas une raison pour entretenir à l’égard de l’université, et particulièrement des Sciences de l’Education, une vindicte et une rancœur qui participeront inéluctablement a appauvrir les futurs dispositifs de formation, et à éroder la légitimité que la recherche en éducation a durement gagné depuis son entrée à l’université.

Vincent Troger


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