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Réforme du baccalauréat

Que craindre et qu’espérer après la publication du rapport Mathiot ?

Françoise Colsaet

9 février 2018

Quelques jours avant que le ministre de l’Éducation nationale ne dise ce qu’il entend faire comme réforme du baccalauréat et du lycée, le rapport de Pierre Mathiot, sur lequel il devrait s’appuyer, soulève déjà de nombreuses questions quant aux objectifs poursuivis et à la possibilité de mise en œuvre des mesures préconisées. Le point de vue et les hypothèses d’une enseignante de lycée en retraite.


Alors que la lettre de mission donnée par le ministre est tout entière centrée sur le bac, et ne mentionne que de façon incidente « les conséquences sur l’organisation du lycée », le rapport Mathiot a le courage de dire que « c’est autour du baccalauréat, du fait de s’y préparer, de le passer que s’organisent largement les trois années du lycée » et de proposer un ambitieux changement pour l’ensemble des trois années qui précèdent le bac.

La méthode utilisée, comme le temps très court de la mission et la limitation conséquente du champ des consultations, expliquent probablement une certaine disparité des réflexions, dont certaines portent une vision approfondie de certaines questions, et d’autres semblent plus inspirées par la nécessité de montrer qu’on a « entendu » les différentes parties, à travers des collages quelque peu étonnants. On peut penser aussi que les contacts « nombreux » avec les enseignants du supérieur et le petit nombre de lycées visités (trois, dont deux gros lycées de grandes villes) ont orienté les réponses. Malgré tout, on peut apprécier, même si elle est « diplomatique », l’inclusion de remarques mettant en évidence les difficultés prévisibles dans la mise en œuvre et les limites du rapport lui-même (p.22-23 par exemple).

Après de très ambitieux principes développés p.23 à 26, le rapport comporte certaines propositions intéressantes, en particulier celle d’une conception modulaire des enseignements, celle d’une évaluation de l’oral, qui plus est à travers une épreuve « pluridisciplinaire », celle de donner au conseil pédagogique un rôle plus important, celle de « repenser le temps de travail du lycéen », en « dépassant l’heure de cours » (p 23).

Oui, mais...

On pourrait lister un certain nombre de points sous la forme de « oui, mais.. » : en voici trois :

  • Oui, le rapport met l’accent sur le lien des établissements avec le supérieur, mais il semble méconnaitre l’éloignement de beaucoup de lycées de l’université la plus proche, ou plutôt la difficulté à faire se déplacer certains enseignants du supérieur.
  • Oui, le rapport tente une proposition pour créer une offre plus large, plus souple, de majeures par des réseaux d’établissements (p.30, p.37), mais cela reste très virtuel : pour assurer les cours, on déplace qui ? Les élèves, les enseignants ?
  • Oui, le rapport propose (p.29) un appui sur le conseil pédagogique « de nature à créer les conditions d’une sorte d’équilibre des pouvoirs propice à instaurer un lycée de la confiance », mais il ne semble ne pas avoir conscience des raisons qui font qu’actuellement ce conseil fonctionne mal.

D’autres points relèvent d’idées volontaristes louables, mais sont présentées sous forme d’amalgames quelque peu confus (p. 25 : recourir massivement au « numérique », ce qui recouvre un « outil pédagogique » et aussi un enseignement, mêlant numérique, informatique, et codage...). Dans d’autres cas, les difficultés de mise en œuvre sont sous-évaluées, par exemple en ce qui concerne la possibilité de mobiliser encore plus les enseignants ou les personnels (Psy EN), pour des tâches d’accompagnement ou dans des disciplines nouvelles (ingénierie).

Le plus important est que des points essentiels ne peuvent qu’inspirer des craintes majeures :

- Une ouverture... mais pas à tous
L’analyse est explicitement centrée, et c’est rappelé à plusieurs reprises tout au long du texte, sur l’idée que le lycée doit être une préparation à l’enseignement supérieur et permettre de s’y orienter avec succès. La lettre de mission s’ouvre par un rappel que « l’objectif des 80 % d’une classe d’âge au bac est quasiment atteint », ce qui inclut nécessairement les bacs pros. Mais le rapport, lui, ne porte que sur les lycées généraux et technologiques, et la mention (p.7) des échanges qui « ont eu lieu avec les responsables de la mission "voie professionnelle" » ne laisse absolument pas penser qu’on puisse en attendre une convergence quelconque. Même si quelques lignes (p 10) rappellent que « le bac est aussi et doit rester un diplôme de fin d’études secondaires », la contradiction de ce rappel avec tout le reste du texte (par exemple p. 6, « le bac n’est qu’un point de passage, ou un carrefour ») ne peut que faire penser qu’il s’agit là de pure rhétorique. Il semble assez clair qu’on est là dans une logique de bac-3/ bac +3... mais pour seulement, grosso modo, 60 % des jeunes ! Pour les autres, où est le « diplôme de fin d’études secondaires » ? Comme le rapport n’évoque pas non plus les conséquences que ses propositions devraient avoir sur l’orientation en fin de collège, et qu’il règle de façon rapide et assez irréaliste la question des « passerelles » en cours d’année, il est sûr qu’on n’est pas loin là de l’élitisme et de la sélection...

- Le risque de reconstitution des filières
Les choix laissés aux élèves et la spécialisation progressive font pousser des hauts cris aux partisans des bonnes vieilles séries « cohérentes », et à ceux qui pensent que les élèves ne sont pas capables d’assumer ces choix. Pourtant, le rapport limite la liberté de choix par une liste de majeures assez prévisibles, et il pointe lui-même qu’il serait nécessaire d’aller plus loin (p. 40). Je partage cette opinion : la conception actuelle du lycée, avec ses séries hiérarchisées, ne peut être dépassée que par un choix beaucoup plus radical de modularisation vraiment libérée des contraintes encore présentes ici. De plus les limitations proposées pour ne pas détruire le groupe classe, en faisant des groupes « scientifiques » ou « non scientifiques » (p. 36) créent un risque supplémentaire, et de complication organisationnelle et de reconstitution des filières.

- La qualité de l’accompagnement
Mais, bien entendu, il faut pour cela que tout le cadre scolaire et extra scolaire change profondément la sa façon d’accompagner tous les lycéens. Même si le rapport pointe le danger que, comme les dispositifs précédents portant ce nom en lycée, l’accompagnement soit détourné de son rôle (p. 42), et si les éléments présentés de façon très volontariste (p. 42-43) sont tout à fait souhaitables, là encore les questions de faisabilité sont un peu oubliées : la généralisation des expériences actuelles, comme les « Cordées de la réussite », est-elle possible ? Dire « il faut industrialiser les bonnes pratiques » ne répond pas aux questions : quels moyens matériels et humains ? Et il faudrait penser aussi à la formation ! En ce qui concerne des interventions d’enseignants du supérieur sous forme de Mooc ou de visioconférence (envisagée p. 42) : pour que cela soit intéressant et pas seulement de la poudre (numérique) aux yeux, outre les moyens matériels et la salle, il faut aussi des enseignants dans le lycée, au contact des élèves, avant, pendant et après ces conférences ; et réunir plusieurs classes suppose des aménagements d’emploi du temps qui usent depuis des années les proviseurs adjoints, CPE, et enseignants.

De plus, s’il est important de développer l’information des lycéens sur les voies d’orientation, les débouchés, etc., il ne faut pas oublier que faire les bons choix suppose aussi l’acquisition de compétences, et la mobilisation, la « motivation » : cela ne se travaille pas uniquement par des « informations », même sur le terrain. Pour cela, les contenus de travail de ces temps d’accompagnement (et de l’ensemble des enseignements !) sont des éléments essentiels. Il est inquiétant de voir réapparaitre mentionnée l’acquisition de méthodes (p. 27), coupée du reste des apprentissages. La notion de projets, évoquée dans certains passages, devrait être développée, et j’aurais apprécié de voir évoquées les expériences réussies des lycées expérimentaux, de ceux qui travaillent avec des décrocheurs.

- Encore trop de frilosité sur le bac
En ce qui concerne le bac lui-même, objet de la commande du ministre, le rapport semble seulement décliner ce qui était demandé par le ministre. Je partage son argumentation sur le fait que l’orientation vers l’enseignement supérieur « sélectif » se fait actuellement largement sur les dossiers scolaires et non sur le bac, et que la prise en compte d’une partie des épreuves du bac pour l’orientation ne peut être que positive.

L’autre nouveauté, le « grand oral » répond à une nécessité évidente depuis longtemps. On avait espéré avec les TPE, qui sont restés un bol d’air en première, hélas vite étouffé en terminale par les épreuves « sérieuses ». Il est vital effectivement que les lycéens (et avant, les collégiens et les écoliers, il n’y a pas d’âge minimum pour cela) développent des compétences orales d’expression et de pensée. Mais le rapport n’évoque guère la façon dont ils vont être accompagnés dans cet apprentissage : dans les disciplines ? Sur des heures dédiées uniquement à ce travail ? Avec quels enseignants. Par ailleurs, le rapport, (prudent ?) n’emploie que le terme « pluridisciplinaire », et pas « interdisciplinaire », on pourrait espérer plus ! Enfin, il est vraiment dommage que cette épreuve, qui sera l’occasion pour certains de manifester d’autres compétences, ne soit justement pas prise en compte pour l’orientation vers le supérieur !

D’autres aspects des propositions pour le bac semblent également frileux : en particulier le maintien du système de compensation entre disciplines, alors qu’on pouvait espérer qu’un lycée modulaire amènerait vers un bac qui le serait aussi.

Que peut-il se passer maintenant ?

Enfin, le rapport pointe à plusieurs endroits (p. 21, p. 22 par ex) que « cette transformation ne peut advenir que si l’on tient absolument compte des conditions de possibilité du changement et que l’on est particulièrement attentif aux effets sur l’organisation du lycée, et partant sur les personnels qui y travaillent et sur les usagers », et en déduit logiquement qu’« une réforme d’une telle importance, dans tous les sens de ce mot, suppose un temps de déploiement conséquent, un temps d’adaptation, et doit aussi reposer sur la confiance accordée aux acteurs, sur la capacité qu’on leur donnera d’expérimenter, de proposer, bref, d’aller plus loin, voire plus vite, s’ils le souhaitent  ».

En même temps, il est évident qu’il ne croit guère à la possibilité de mise en œuvre (p. 31, en bas). On se demande en effet, alors que les moyens pour la rentrée 2018 sont déjà en cours de discussion au niveau local, comment les lycées pourraient à la prochaine rentrée donner aux élèves de seconde « une information solide » (p. 44) sur la suite de leurs études, comment on pourrait mettre en place un « plan Marshall » (p. 44) sur le numérique et proposer des modules (nombreux ?) pour le Plan national de formation 2018-2019.

Dès lors, il ne reste que trois possibilités :

  • Le ministre décide de prendre dans le rapport ce qu’il avait déjà en tête en le commandant, c’est à dire une diminution du nombre d’épreuves finales du bac, et un passage des autres épreuves en contrôle continu, avec un processus bricolé, et il laisse tomber le reste, tout en disant qu’on discutera « plus tard » des évolutions « du » lycée. Peut-être, au mieux, réintroduit-il un TPE un peu moins léger, avec une épreuve en terminale, mais je n’y crois guère.
  • Le ministre décide que beaucoup de choses dans ce rapport sont intéressantes, et qu’elles vont se mettre en place aux dates annoncées, et, d’ici la rentrée 2018, et pour encore un grand moment, c’est l’agitation, la tension, les changements dans le désordre, pour peu de résultat probablement.
  • Le ministre (ou un autre) retrouve la raison et trouve le courage politique de dire : ce rapport peut être la base de véritables évolutions positives des lycées, mais il est nécessaire pour cela de travailler en profondeur, avec les personnels, avec les bien mal nommés « usagers », avec les associations, avec les universitaires, les chercheurs en sciences de l’éducation, etc., sur tous les thèmes qui demandent à être articulés ; il est nécessaire de repenser les programmes, les contenus, les cadres financiers, la relation avec les régions pour l’équipement, la formation initiale et continue des enseignants, la définition des recrutements pour les années à venir, etc. Et il donne le temps de le faire ; deux ans pour réfléchir et travailler, deux de plus pour former les enseignants, et en 2022, la réforme est lancée en seconde, et le nouveau bac sera pour 2025. Au fond, les élèves qui en bénéficieront vont entrer en 6ème cette année, ce n’est pas si loin ! Pour un ministre, peut-être trop loin, malheureusement !

Françoise Colsaet
Enseignante en lycée de 1976 à 2014


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