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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Plus de maîtres que de classes : à peine éclos, déjà supprimé ?

Charlotte Bruno et Nabila Errami

18 mai 2017

Sur Twitter, on a vu fleurir et se propager la balise #PDMQDC. Derrière ce sigle se cache le dispositif «  Plus de maîtres que de classes  » et derrière sa multiplication sur le réseau social, la crainte de voir disparaître l’initiative sous le coup de la succession présidentielle. Charlotte Bruno et Nabila Errami, deux «  maîtresses supplémentaires  » nous racontent la vie au quotidien du dispositif, qui, s’il passait à la trappe, serait une illustration de plus des réformes de l’éducation qui se succèdent sans que les fruits de la précédente ne soient arrivés à maturité.


Charlotte est enseignante depuis sept ans. Après un poste dans une classe unique en milieu rural, elle a intégré depuis trois ans une école bretonne en réseau d’éducation prioritaire en tant que maîtresse supplémentaire. Nabila enseigne depuis douze ans, elle aussi est passée par une école rurale puis a exercé en REP. Elle intervient pour «  plus de maîtres que de classes  » à Pau depuis l’an passé. Elles ont fait toutes les deux la demande auprès de l’inspection, lettre de motivation à l’appui, pour ces postes à profil.

Le dispositif découle de la loi sur la refondation de l’école. Initié à la rentrée 2013, il vise «  en premier lieu à prévenir les difficultés d’apprentissage des élèves ou à y remédier si certaines sont déjà installées, pour leur permettre de maîtriser les compétences indispensables à l’acquisition du socle commun de connaissances, de compétences et de culture  ». Il est mis en place «  dans les zones les plus fragiles en prévenant la difficulté scolaire et en permettant de nouvelles organisations pédagogiques au sein même de la classe  ». Ainsi est décrit le cadre sur le site du ministère de l’Éducation nationale. Il laisse sur le terrain vivre des initiatives variées, adaptées au contexte et ciselées au fil du temps par les équipes pédagogiques.

«  Les modalités sont définies en équipe de cycle ou avec l’enseignant de la classe en fonction de l’objectif et du profil de la classe  », explique Charlotte. Elle intervient principalement en cycle 2, parfois en cycle 3, beaucoup sur l’apprentissage de la lecture, les stratégies, la compréhension qui y sont liées. Elle le fait lors de créneaux fixés à l’avance dans l’emploi du temps. Nabila exerce dans une école plus importante, composée de treize classes. Elle le fait dans toutes les classes même auprès des tous petits en début d’année pour faciliter leur entrée dans la scolarité. Leurs modalités d’intervention sont variées, du travail en petit groupe au co-enseignement.

Il faut du temps

«  Au début, assez spontanément, on travaillait en petits groupes puis progressivement, on a appris à se connaître, à travailler ensemble. Il faut du temps pour ouvrir la porte de sa classe. On a fonctionné de plus en plus en co-enseignement. Plus on co-enseigne, plus on se rend compte que c’est bénéfique pour les élèves et pour nous  », raconte Charlotte. Elle voit dans cette animation à deux, la possibilité de réfléchir ensemble sur les pratiques pédagogiques en préparant la séquence, en l’animant, en l’analysant. «  On parle de pédagogie, de didactique, de posture, ce que l’on fait peu entre enseignants lorsqu’on est seul dans sa classe.  »

Nabila, cette année, travaille avec trois collègues de cycle 3 en décloisonnement : «  Je leur ai proposé cette organisation pendant les vacances d’été, elles ont accepté.  » De huit heures trente à dix heures, les classes sont mélangées par groupes de besoins. L’idée est allée plus loin, au-delà des créneaux de français et de maths auxquels elle contribue. Le fonctionnement est collaboratif avec une mutualisation des supports pour toutes les disciplines, un partage qui permet une continuité des apprentissages pour les élèves et une conjonction des compétences pour les professeures. L’idée du décloisonnement a été adoptée par deux enseignants de CP pour un projet scientifique. «  Nous sommes là pour être au plus près des élèves, développer des compétences que les élèves ne pouvaient acquérir en classe entière. Mais nous permettons aussi d’envisager des projets qu’on ne peut mener seul dans sa classe.  »

Nabila cite la production par des cycles 3 d’un jeu sur le mode du «  Qui-est-ce  » proposé ensuite aux cycles 2. Elle raconte aussi la mise en voix de poèmes écrits par des élèves de 6e du collège innovant voisin. Chaque poème sera attribué à un arbre avec un QR code qui permettra d’entendre les vers interprétés. Charlotte souligne aussi ces chantiers pédagogiques nés de la collaboration, de l’apport en idées et en temps des maîtres supplémentaires. Elle a aimé l’écriture d’un livre avec les élèves dont ils étaient les héros. «  Ils ont apprécié et nous aussi  ». Parmi les projets en cours, elle accompagne une collègue dans l’utilisation pédagogique de Twitter en commençant par des Twictées.

Bénéfices nets

Elle constate au jour le jour les aspects bénéfiques du dispositif. «  Les élèves en difficulté ont toujours quelqu’un pour les aider pendant la séance, ils sont deux fois plus pris en compte. Et entre enseignants, on veille aux connexions didactiques.  » Elle voit le climat scolaire amélioré, la mise au travail facilitée, tous ces menus progrès difficilement mesurables et pourtant indispensables pour être dans des conditions favorables aux apprentissages. Elle situe son action du côté de la prévention.

«  Et puis, l’apport pour le fonctionnement en équipe, la plus-value en terme de travail collectif, l’impact sur le développement professionnel ne sont pas évalués  », renchérit Nabila. Dans son école aux trois cours séparées, elle fait le lien entre les équipes, donne des nouvelles des anciens élèves, raconte les projets, répond aux questionnements des uns par des pratiques vues dans la classe d’un autre. «  Nous sommes des pollinisateurs. Nous sommes là aussi pour harmoniser les pratiques et les outils didactiques. Par exemple, si je vois un outil bien pensé, j’en parle aux autres collègues. On créé du dialogue  », explique Charlotte. «  Quand on est maîtresse supplémentaire, il faut avoir dans la poche un carnet pour tout noter, les questions posées, les suggestions souvent glissées à la récré ou dans les couloirs.  »

Elle vit son poste comme un laboratoire. Elle creuse les disciplines qu’elle enseigne, leur didactique, la pédagogie, comme elle n’aurait jamais espéré le faire. Elle apprend constamment en regardant ses collègues enseigner, en intervenant avec eux. De son côté, Nabila a choisi «  Plus de maîtres que de classe  » comme objet d’études du Master en Sciences de l’éducation qu’elle suit en parallèle de son travail. Elle le définit comme un dispositif national laissant cours aux applications locales et qui se construit en pratiquant.

Pour l’une et l’autre, la réaffectation des maîtres supplémentaires à des postes en REP pour des CP à effectif de douze élèves, promis par Emmanuel Macron, signifierait la fin d’une organisation en pleine éclosion. A moins de deux mois des congés d’été, elles ignorent le devenir d’un poste dont elles vivent au quotidien l’utilité. Alors on a envie de souffler à l’oreille du nouveau Président de la République la question suivante : «  La véritable nouveauté ne serait-elle pas de laisser s’épanouir un dispositif, de s’écarter des critères quantitatifs pour observer dans le temps ses effets sur le bienêtre scolaire, le travail collaboratif au sein des écoles, l’aisance des élèves avec les savoirs fondamentaux dans la durée ?  »

Monique Royer


Pour en savoir plus :

Présentation du dispositif «  Plus de maîtres que de classes  » sur Éduscol

Le dispositif vu par le Centre Alain Savary

Une pétition est en ligne pour défendre le dispositif


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