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Neurosciences

Non, le cerveau n’apprend pas !

Serge Pouts-Lajus

29 mars 2019

Les neurosciences et les sciences cognitives ont fait une entrée remarquée dans le domaine de l’éducation et de la pédagogie. Nous y avons consacré le numéro 527 (février 2016) des Cahiers pédagogiques et elles font l’objet de nombreux articles dans la presse spécialisée comme généraliste. Pour Serge Pouts-Lajus, ces diverses contributions reposent sur des présupposés qu’il critique ici, souhaitant déplacer le débat vers le champ des valeurs et de la philosophie.


Les neurosciences cognitives (NSC) constituent un domaine de recherche émergent qui ne peut encore se prévaloir de résultats décisifs en éducation. Cependant, les progrès rapides de cette nouvelle discipline, héritière des acquis de la psychologie cognitive et de ceux plus récents des neurosciences, justifient la présence des NSC dans le champ pédagogique et la volonté des chercheurs de contribuer, fût-ce modestement, à l’amélioration de l’éducation. La modestie des ambitions de court terme n’enlève rien aux objectifs finaux qui, eux, ne manquent pas d’ambition puisqu’ils visent à apporter aux pratiques d’enseignement et d’apprentissage des « preuves scientifiques » d’efficacité. Dans les domaines où elle a jusqu’à présent agi, la science a toujours produit des résultats considérables et entrainé des progrès notables. Son irruption dans le monde de l’éducation, via les NSC, serait donc potentiellement annonciatrice de semblables effets.

Réactions ambiguës

Le mouvement en faveur des neurosciences cognitives est aujourd’hui bien accepté par les milieux de l’éducation, du moins dans ses principes. Qui pourrait en effet s’opposer à la science et aux bénéfices qu’elle se propose d’apporter à l’éducation ? Les critiques des NSC visent bien plus souvent leurs modalités d’intervention dans le champ de la pédagogie, l’arrogance ou la naïveté de certains chercheurs, que la légitimité de leurs ambitions. La réfutation des neuromythes se contente de faire le tri entre ce qui est démontré et ce qui ne l’est pas. La confirmation par les neurosciences cognitives de résultats empiriquement déjà validés par les pédagogues provoque des réactions ambiguës. Les partisans des NSC y voient un encouragement à aller de l’avant tandis que d’autres s’interrogent à propos de cette science qui ne fait que démontrer des résultats déjà connus ou triviaux…

Une critique plus radicale de la pertinence des neurosciences cognitives en éducation est pourtant possible et elle est même nécessaire. Car lorsque les NSC apporteront la preuve de l’efficacité de méthodes qui contrediront les convictions de courants pédagogiques expérimentés mais incapables de se prévaloir d’une « preuve scientifique », il sera trop tard pour réagir.

Abus de langage ?

Les arguments pratiques qui justifient la contribution des neurosciences cognitives à l’éducation sont de deux types. Le premier s’adresse aux enseignants : en tenant compte des avancées des NSC, vous enseignerez plus efficacement. Le second s’adresse aux apprenants : en sachant mieux comment votre cerveau fonctionne, vous mettrez en œuvre des stratégies d’apprentissage elles aussi plus efficaces.
Les deux assertions accordent au cerveau un rôle central dans le processus d’apprentissage. C’est l’un des effets principaux de l’apport des neurosciences à la psychologie cognitive. Au point que la littérature des NSC, dont les publications des Cahiers pédagogiques citées plus haut, fourmillent d’expressions telles que : « le cerveau apprend », il « se souvient », il « pense »… Abus de langage ? Sans doute car ce n’est évidemment pas le cerveau de Jean qui apprend mais Jean, personne et sujet de l’apprentissage. C’est ainsi du moins que la plupart des enseignants considèrent leurs élèves : comme des sujets et non comme des cerveaux.

Accepter l’abus de langage revient à identifier le sujet à son cerveau, à céder à un neuro-essentialisme [1] auquel on est en droit de ne pas adhérer. La science se fait ici l’alliée d’une philosophie qui situe l’esprit dans le cerveau et s’oppose à une autre qui le situe aussi à l’extérieur, non seulement dans le corps tout entier mais dans l’environnement, les interactions sociales, l’histoire [2]. Le choix du cerveau apprenant contre le sujet apprenant ne relève donc pas d’un débat scientifique mais d’un choix philosophique.

Quelle preuve d’efficacité ?

Une deuxième objection peut être avancée. Elle concerne la possibilité d’une « preuve d’efficacité » de nature scientifique attribuée à des méthodes pédagogiques. Là encore, le doute est permis. Une preuve scientifique ne peut être réfutée que par la science. Ce pouvoir de la preuve n’est donc effectif que dans un domaine où la science est pleinement compétente. Est-ce le cas avec la pédagogie ? Rien n’est moins sûr et pour les mêmes raisons que celles évoquées plus haut. La science moderne, telle qu’elle se pratique depuis Galilée, exclut la téléologie, c’est-à-dire la prise en compte des fins, des intentions. Or, l’intention est la substance même du sujet. Sans intention, pas de sujet et sans sujet, pas d’éducation.

Contre les NSC et la rupture dont elles sont porteuses dans le champ de l’éducation, il est possible de préférer la continuité des approches qui ont structuré jusqu’à présent la pédagogie, la didactique, la psychologie et les disciplines voisines, comme l’anthropologie, la sociologie ou la philosophie, dans leur fructueux dialogue. De son côté, la science moderne gagnerait à reconnaitre, elle aussi, ses limites.

Serge Pouts-Lajus
Éducation & Territoires


À lire également sur notre site :

La neuroéducation : des perspectives raisonnables, par Jean-Luc Berthier

Des apports qui restent discutables… par Marie Gaussel, Catherine Reverdy

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Vérité et neurosciences, par Michel Develay


[1Voir à ce sujet l’excellent article « Cerveau » (Maxence Gaillard) dans l’Encyclopédie philosophique : http://encyclo-philo.fr/cerveau-a/.

[2L’esprit, dit-on, se trouve dans le cerveau car, si on me retire mon cerveau, je ne peux plus penser. A ceci, le philosophe américain Charles Sanders Peirce rétorquait malicieusement : « Mon esprit se trouve dans mon encrier car lorsque j’en suis privé, je ne parviens plus à penser... »

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