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L’actualité éducative du N°463 de mai 2008

Mai 68 : fin ou commencement ?

Par Antoine Prost

Mai 68 déclencheur de réformes pédagogiques, ou bien plutôt coup d’arrêt ? L’examen du contexte de l’événement bouscule le cliché, invite à réfléchir sur ce qui fait changer l’école... Antoine Prost résume ici des propos qu’il développe longuement dans notre dossier hors-série à télécharger.

Les propos se multiplient qui font de mai 68 une sorte de commencement absolu. C’est un événement fondateur, qui appelle un jugement de valeur pour ceux qui y voient la fin du respect et de l’autorité, comme pour ceux qui saluent le début d’une libéralisation générale des mœurs.
En fait, mai 68 est tout autant un aboutissement qu’un point de départ. Il s’inscrit dans une séquence commencée une dizaine d’années plus tôt avec la forte croissance de la scolarisation dans des structures profondément remaniées : les CEG et CES dont l’unification est déjà prévisible. Tout le monde pense à l’époque que la démocratisation de l’enseignement moyen impose de réformer programmes et méthodes. Syndicats, directeurs et inspecteurs sont convaincus de la nécessité de changements profonds tout en divergeant sur leur nature. « Les méthodes adoptées à l’heureuse formation d’un petit nombre de privilégiés ne valent plus pour la masse qui envahit les établissements d’enseignement secondaire », résume en 1963 un conseiller du ministre.
Ce mouvement est renforcé par le déphasage entre les disciplines majeures, français et mathématiques et l’évolution scientifique. Il justifie la création des deux commissions Rouchette et Lichnérovicz pour établir de nouveaux programmes. Une troisième commission se penche sur les rythmes scolaires à l’école primaire, et aboutit à l’idée du tiers-temps pédagogique. Enfin la modernité des formations non directives ou semi-directives, qui se développent dans les entreprises afin de substituer au management autoritaire un leadership démocratique plus efficace, fait ressortir la pauvreté et les limites des méthodes frontales et dogmatiques de l’enseignement traditionnel.
Le ministère renforce le courant réformateur en entreprenant d’expérimenter ces réformes avant de les généraliser. Il nomme dans ce but en 1966 Louis Legrand à la tête de la recherche pédagogique à l’Institut pédagogique national, et il lui donne des moyens significatifs. Les décisions se rapprochent. Au Conseil des ministres, en février 1968, Alain Peyrefitte explique qu’on a jusqu’ici modifié le contenant et qu’il faut maintenant réformer le contenu de l’enseignement. Il installe une commission de la rénovation pédagogique avec pour principes l’emploi des méthodes audiovisuelles, la transformation du rapport maître-élèves, le mi-temps pédagogique, le travail en équipe des maîtres et l’allégement des programmes. Il est résolu à ouvrir à la rentrée dans chaque département une école expérimentale sur la base du tiers-temps, et dans chaque académie, un collège appliquant les mêmes principes.
Mais il est lui-même dépassé par l’opinion. En mars 1968, le colloque d’Amiens réunit plus de 600 personnes de toutes origines. Il adopte dix recommandations ambitieuses, dont une réforme de la formation des maîtres pour transformer la relation pédagogique, avec des stages en responsabilité et des structures académiques de recherche en éducation. Dans son allocution de clôture, le ministre va très loin : « Les adultes ne peuvent offrir à la jeune génération que des modèles auxquels ils ne croient plus eux-mêmes. [...] La mission de nos maîtres s’exprime en un paradoxe : faire les enfants autres qu’ils ne sont eux-mêmes. Il n’y a pour cela qu’une méthode : c’est que les maîtres se transforment eux-mêmes. » La remise en question est plus fondamentale encore que celle des méthodes et des contenus.
Les « événements » donnent raison aux réformateurs, mais n’apportent pas d’idée nouvelle. Le ministre Edgar Faure fait aboutir les réformes qui étaient prêtes : suppression des compositions et classements, remplacement de la notation de 0 à 20 par une notation de A à E, tiers-temps à l’école et activités d’éveil, mathématiques modernes en 6e et en 2de à la rentrée 1969 ; allongement à deux ans de la formation professionnelle et formation continue des instituteurs, suppression du latin en 6e et 5e. Les nouveaux programmes de français à l’école élémentaire prêts trop tard, buteront en 1970 sur une forte opposition. La seule mesure inspirée par mai 68 est l’introduction de représentants des parents et des élèves dans les conseils d’administration et les conseils de classe.
Par-delà ces succès immédiats, mai 68 fragilise le mouvement réformateur. D’abord parce qu’il encourage la radicalisation de ses partisans comme de ses adversaires. Les premiers critiquent les partisans d’une pédagogie démocratique possible, débusquent dans l’Éducation nationale un appareil idéologique d’État et plaident pour une pédagogie non directive ou une « société sans école ». Les seconds dénoncent une subversion qui menace la société même. La réforme pédagogique devient un enjeu politique. Les enseignants s’affrontent sur la participation de parents ou d’élèves aux conseils de classe, et sur des enjeux symboliques comme la disposition des tables dans la classe.
Radicalisation, politisation et division surchargent ainsi le débat. Avant 1968, la réforme pédagogique n’avait pas que des partisans, mais le clivage traversait et la droite et la gauche. Il était possible d’en discuter, non sans passion, mais de façon relativement pragmatique, en se référant à des données d’expérience. Après 1968, la discussion change de plan. C’est un affrontement bloc contre bloc, avec des arguments de principe où la réalité des classes ne pèse guère. Il n’est pas sûr que les élèves en aient tiré profit.

Antoine Prost, Professeur émérite, centre d’histoire sociale du XXIe siècle à Paris I, auteur notamment
de
Regards historiques sur l’éducation en France, Belin, 2007.