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Lettre ouverte à Monsieur le ministre de l’Éducation nationale

CRAP-Cahiers pédagogiques

30 mai 2017

La nomination à l’Éducation nationale de Jean-Michel Blanquer, bien connu des observateurs du système éducatif et des corps intermédiaires, notamment pour ses précédentes fonctions durant le quinquennat Sarkozy, a fait beaucoup parler ou écrire et ses premières annonces ont déjà suscité de nombreux commentaires et réactions. Le CRAP-Cahiers pédagogiques est par principe ouvert au dialogue et ne fait aucun procès d’intention à priori. Aussi avons-nous décidé de nous adresser par courrier au nouveau ministre pour l’interroger sur certains points qui nous tiennent à cœur et pour exposer nos propositions.


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Monsieur le ministre,

Notre mouvement associatif, le CRAP-Cahiers pédagogiques, tient à s’adresser à vous, à l’occasion de votre nomination. Nous cherchons depuis plusieurs décennies à promouvoir une école plus juste et plus efficace, alliant bienveillance et exigence, et nous constatons que le président de la République, comme vous, prend ces objectifs à son compte. Mais comment allez-vous mettre en actes ces intentions, comment allez-vous rendre notre école moins inégalitaire et restaurer la confiance de tous les acteurs ? Dans les mesures que vous proposez, si certains points nous paraissent prometteurs, d’autres peuvent inquiéter ou appeler à des précisions, pour bien en comprendre le sens.

Une thématique parait dominante dans vos premières interventions : l’autonomie comme une clé majeure de la réussite d’une politique éducative. Nous le pensons aussi, mais il n’est pas sûr que tout le monde donne le même sens à cette notion. Aussi nous permettons-nous de poser quelques questions et d’exposer les propositions que nous portons.

L’autonomie, ce doit être d’abord celle des équipes pédagogiques, disposant d’une marge de manœuvre pour mettre en œuvre la politique nationale. Celle-ci doit rester le cadre indispensable reposant sur les grandes lignes de la loi d’orientation de 2013 que vous avez déclaré ne pas vouloir remettre en cause. On peut aller plus loin que ce qui existe déjà, en donnant par exemple un rôle plus fort dans le secondaire au conseil pédagogique, en inventant des formes de gouvernance démocratiques dans les établissements, en favorisant innovations et expérimentations. Mais nous insistons sur la nécessité d’éviter une trop grande autonomie sans références nationales, dont celle du socle commun et des grands objectifs des programmes. L’autonomie poussée à l’extrême pourrait donner des résultats très négatifs et renforcer les inégalités, comme le montre l’exemple récent de la Suède.

Concrètement, l’autonomie pour les écoles REP (réseau d’éducation prioritaire), c’est pouvoir choisir comment partager le travail entre des maitres affectés sur la base d’un taux d’encadrement d’un professeur des écoles pour douze élèves, et non une mesure uniforme de réduction de la taille des classes. On ne peut ignorer les inconvénients d’une concentration de moyens sur ces classes, au risque d’oublier les grandes sections de maternelle, sans compter les problèmes de locaux qui sont posés. L’évolution des pratiques enseignantes est aussi décisive, sans quoi on aboutirait aux mêmes résultats mitigés que ceux d’une expérience précédente au début des années 2000.

L’autonomie, c’est permettre aux établissements de prendre en compte la mixité sociale comme axe majeur de leur politique de constitution des classes. Les parcours différenciés d’élèves ne doivent pas être l’occasion de nouvelles ségrégations. Vous déclarez vouloir appuyer votre politique sur des résultats de recherches ; or, celles-ci prouvent plutôt les vertus de la classe hétérogène pour faire réussir les plus fragiles. Quand les parcours bilangues ou les options langues anciennes se figent en classes élitistes, on abandonne un objectif, pourtant essentiel, d’excellence pour tous. L’autonomie doit permettre, au contraire, de développer les formes les plus diverses de la pédagogie différenciée, comme le recommandait récemment le jury de la conférence de consensus du Cnesco (Conseil national d’évaluation du système scolaire) sur ce thème.

L’autonomie, c’est aussi pouvoir articuler au mieux les différents enseignements, en combinant le travail dans les disciplines et l’interdisciplinarité. Accroitre au nom du « renforcement des fondamentaux » le nombre d’heures de français et de mathématiques, déjà très élevé en France, ne peut être la solution aux difficultés des élèves. En fait, il y a certainement mille manières d’atteindre des objectifs ambitieux, et il faut développer la créativité et l’inventivité des acteurs, notamment par la formation continue et l’encouragement au travail d’équipe.

L’autonomie, c’est aussi favoriser de nouvelles pratiques d’évaluation, plus adaptées aux besoins de l’école d’aujourd’hui. Des équipes se sont engagées dans cette voie, alors même que l’évaluation traditionnelle a montré ses limites et, bien souvent, son inefficacité. Il ne faudrait pas rompre leur élan.

L’autonomie, elle ne va pas de soi, elle s’apprend, en particulier au travers de la formation, initiale et continue. Celle-ci est indispensable, comme l’a souligné le président de la République. Elle ne peut se réduire ni au compagnonnage ni aux formations purement virtuelles, et il faut amplifier les efforts du précédent ministère dans ce domaine. Il existe un grand patrimoine pédagogique en France qu’il convient de faire connaitre, notre revue étant d’ailleurs partie intégrante de ce patrimoine. Les innovations présentes s’inscrivent aussi dans une histoire longue.

Sur tous ces points, nous contribuons depuis de longues années à la diffusion de pratiques innovantes et démocratisantes, en étant vigilants sur certaines dérives possibles, et nous promouvons l’énergie et le dynamisme de ceux qui ont la volonté de faire bouger l’école dans le sens de la réussite de tous.

Le CRAP-Cahiers pédagogiques
30 mai 2017


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