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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La profusion d’un tweet

Régis Forgione et Fabien Hobart

15 juin 2018

Les réseaux sociaux, ce sont aussi de belles rencontres qui n’en finissent pas d’essaimer. Un simple tweet a réuni Régis Forgione et Fabien Hobart et à leur suite d’autres enseignants. Au fil des années, des projets, des collectifs se sont construits. Rencontre avec deux passionnés de pédagogie pour qui le partage est précieux et indispensable.


Régis Forgione est professeur des écoles en Moselle auprès d’une classe de CM2. Il a eu pour ce métier « un véritable coup de foudre » sans s’y être destiné. Étudiant en sciences-physiques passionné de mécanique quantique et se destinant à l’origine à la recherche, il choisit, pour échapper au service militaire, un service civil qui le mène dans le milieu scolaire. Il découvre la pédagogie et ne la quitte plus. Depuis cette année, il retourne en quelque sorte à ses premières amours en se consacrant à mi-temps au projet numérique eFRAN TAO (Twictée pour apprendre l’orthographe) mêlant pédagogie, formation et recherche autour de Twictée [1] .

Fabien Hobart « est tombé tout petit dans l’école », lui qui tenait compagnie à sa mère ATSEM (Agent territorial spécialisé des écoles maternelle) dans la classe désertée en fin de journée. Il n’est pas devenu tout de suite enseignant, a travaillé dans l’éducation populaire avant de devenir contractuel puis de passer le CAPES d’espagnol. Au bout de quelques années dans le secondaire, il a commencé à se sentir à l’étroit dans cet enseignement disciplinaire, et songé à opérer la bascule vers la pluridisciplinarité du primaire jusqu’à tenter le concours de professeur des écoles et plus tard, devenir directeur d’un regroupement pédagogique intercommunal.

Son chemin se poursuit vers l’enseignement spécialisé en Institut médico-éducatif puis dans un Service d’éducation spéciale et de soins à domicile (SESSAD), où il enrichit sa pédagogie des pratiques professionnelles des rééducateurs et des térapeuthes. C’est à cette époque qu’il perçoit l’intérêt des outils numériques pour les élèves à besoins particuliers. « Et en général pour tous. » Après avoir exercé comme conseiller pédagogique ASH (Adaptation scolaire et scolarisation des élèves handicapés), puis comme chargé de mission au Pôle numérique de l’Académie de Créteil, il contribue aujourd’hui au projet des Savanturiers - École de la recherche en diffusant le modèle de l’éducation par la recherche par la conception, la diffusion et l’animation de formations en ligne (MOOC).

Tout a commencé par un tweet

Les deux compères sont d’accord sur la date et le canal de leur rencontre : un tweet à l’automne 2013. Est-ce Régis qui l’a publié afin de rechercher une classe pour travailler à distance avec la sienne ? Est-ce Fabien qui, dans le cadre du mémoire qu’il rédige dans le cadre de son CAFIPEMF (Certificat d’aptitude aux fonctions d’instituteur ou de professeur des écoles maître formateur), repère les projets de Régis ? Peu importe, ils se retrouvent sur une même idée : travailler l’orthographe et la grammaire en utilisant le réseau social.

« J’ai commencé à utiliser Twitter pour nourrir ma réflexion pédagogique. Je me disais pourquoi pas l’utiliser pour l’enseignement ? », explique le second qui présente au premier l’idée de Twictée afin de l’expérimenter. « Il est venu m’épauler pour affiner le système. » Le principe est de faire travailler ensemble des classes francophones sur de courtes dictées, d’échanger des corrections produites par les élèves. En cinq ans, un véritable collectif s’est créée autour de la Twictée, avec aujourd’hui 1035 classes participantes.

Naissance de Nipédu

« Ce premier tweet a déclenché plein de choses, c’est une rencontre incroyable ! » constate Régis. Ils échangent sur la pédagogie, se découvrant cette passion commune qui les mène dans de longues conversations téléphoniques quotidiennes aujourd’hui encore. L’envie de partager est si forte qu’ils créent rapidement un podcast consacré à l’école, au numérique et à l’éducation. Nipédu naît au printemps 2014 avec, pour compléter le duo, un inspecteur de l’Éducation nationale.

Le constat est simple : aucun podcast indépendant n’existe en langue française sur la pédagogie et le numérique, en particulier pour l’école primaire. Un pilote est enregistré, le temps de trouver les techniques et le ton. Le ton choisi est celui de la convivialité et de la camaraderie pour parler « de choses sérieuses sans se prendre au sérieux », de projets souvent liés à l’intégration du numérique en pédagogie. Très vite, des invités sont conviés, parfois prestigieux comme Michel Serres, André Tricot ou Florence Robine lorsqu’elle était à la Direction générale de l’enseignement scolaire. « Ce qui est intéressant pour nos invités, c’est d’offrir un espace dédié à la pédagogie en deçà des circuits balisés et des discours convenus. Très vite, les invités prennent le ton de l’émission, celui d’un échange informel qui laisse toute sa place au débat dans le respect des opinions et des postures de chacun », explique Fabien. Les émissions se succèdent avec régularité, sur un format bi-mensuel puis mensuel.

Écoformation et développement professionnel

Les deux complices collaborent aussi ensemble à la production de MOOC (formation en ligne ouverte à tous, massive open online course, en anglais) sur l’éducation par la recherche pour le CRI (Centre de recherche interdisciplinaire), notamment sur la robotique ou les neurosciences. Quel que soit le projet, leur approche est celle du partage, et de l’écoformation, une formation alimentée par l’expertise singulière de chaque participant dans une dynamique collaborative. « Twictée par exemple a pour ambition de former, à bas bruit, à l’utilisation réfléchie et frugale du numérique par les enseignants », raconte Régis.

Lors de rencontres comme Ludovia, ou par des échanges virtuels, ils s’entendent dire que Twictée tout comme Nipédu permettent à des enseignants de sortir de leur isolement qu’il soit physique, du fait de leur localisation, ou psychologique par une certaine solitude dans leurs projets ou établissement. Les deux initiatives participent aussi du développement professionnel des participants.

L’émulation est pour eux d’importance. Le regard de la recherche aussi. Jean-Philippe Maître, docteur en sciences de l’éducation et conseiller pédagogique à l’Université de Lausanne, complète depuis cette saison le trio Nipédu. Dans le cadre du programme eFRAN, deux laboratoires de recherche se penchent sur Twictée et le collectif d’enseignants qu’elle a contribué à constituer. Fabien souligne ce point : « on a voulu mettre beaucoup de recherche dans nos projets, pour croiser les regards des praticiens et des chercheurs. Cela légitime nos actions d’accompagnement et de partage. » Régis complète : « C’est intéressant que la recherche aille voir comment le collectif vit au jour le jour. Quels sont les leviers et les freins dans le développement de ce collectif, comment les profs travaillent ensemble. »

L’énergie du collectif

Ils mettent en avant le collectif, puisque là est la force de leurs projets : partir d’une idée qui fait son bout de chemin, fait boule de neige en se structurant par les apports des uns, des autres. « Nous faisons les projets comme on les aime, nous associons un maximum de personnes. Sans elles, il n’y aurait rien. C’est pour les enseignants, ce sont eux qui nous motivent. » Ils citent comme exemple l’association Twictée à laquelle contribuent de nombreux enseignants et qui tourne grâce à leur énergie. « Les collègues amènent des propositions, apportent de la robustesse, grattent là où ça fait mal. »

Qui dit quoi, de Régis ou de Fabien ? Lorsqu’il s’agit du collectif, les voix se mêlent. Et les collectifs nés d’initiatives pédagogiques lancées sur Twitter, se sont multipliés. Ils citent Twittconte, Twoulipo, Maths-en-vies, des projets collaboratifs qui mettent en lien des classes francophones sur des thématiques variées. Ce foisonnement a donné naissance à un nouveau projet : TADA, pour Twittclasses activités et dispositifs associés, avec l’idée de « fédérer tous ces dispositifs pour en faire un collectif de collectifs ». TADA est le sujet de la dernière émission de Nipédu avec de nombreuses illustrations de ces projets collectifs qui exploitent les possibilités du numérique pédagogique afin de développer compétences et savoirs sur un mode collaboratif.

Collaborations

Le duo chemine aussi avec des structures associatives ou institutionnelles. Ils contribuent aux Cahiers pédagogiques**, participent activement à Ludovia, rencontres annuelles du numérique éducatif, sont sollicités par l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger, répondent ponctuellement aux appels à projets d’acteurs institutionnels du monde de l’éducation, notamment à l’étranger. Ils pratiquent la politique du dedans-dehors, préférant « conserver une certaine liberté d’action pour expérimenter de nouvelles choses ».

De Twictée à TADA, le plaisir de « trouver ce qu’on n’aurait jamais penser à chercher », de susciter et construire de nouveaux projets, de les voir grandir par la force du collectif, est intact, l’enthousiasme ne tarit pas. « La passion est là, on y va à fond. Nous n’avons pas vraiment de stratégie, pas d’objectif défini, si ce n’est de continuer à cheminer en alimentant cette passion de nouveaux projets. On est comme cela tous les deux. » Et cet enthousiasme se nourrit d’une belle amitié, d’une complicité pédagogique née du hasard d’une rencontre virtuelle, d’un tweet dont ils s’attribuent mutuellement la paternité.

Monique Royer

Nipédu : https://nipcast.com/category/nipedu/

La Twictée : http://www.twictee.org/


A lire également sur notre site :

Nipédu, par é.l@b

Et quelques unes des chroniques de Nipédu dans les Cahiers pédagogiques :

Le malheur des uns… fait quoi déjà ?

Pédagogie et numérique : envoyez le matos !

Et demain ?

Le numérique pour changer l’école

Destination : exigence scolaire

Le coloriage magique 3.0


[1Twictée est la contraction de Twitter et dictée. C’est un dispositif d’apprentissage et d’enseignement de l’orthographe qui utilise entre autres le réseau social Twitter.


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