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La cour de Babel

La langue au service de la création

Brigitte Cervoni

12 mars 2014

Dans « La cour de Babel », Brigitte Cervoni a accueilli une année durant Julie Bertuccelli et sa caméra dans la classe où elle accompagne des adolescents de tous les continents dans leur apprentissage de la langue française. Brigitte Cervoni avait écrit pour nous un article sur ce même sujet, dans le numéro "Enfants d’ailleurs, élèves en France" de notre revue. Voici cet article.


La simulation globale est un scénario cadre qui permet à un groupe d’élèves ou une classe entière de créer un univers de référence, un village par exemple, de l’animer de personnages en interaction, et d’y simuler toutes les fonctions du langage. Sa dynamique engendre une multiplicité de personnages, d’événements prévus ou déclenchés par le professeur à des fins d’exploitation pédagogique. Au-delà de la maîtrise de la langue, tous les apprentissages inscrits au programme des différentes matières peuvent s’y ajouter. Ce projet d’invention collective d’un univers fictif mais vraisemblable fonctionne selon deux principes fondamentaux :

  • La construction d’un «  lieu thème  » fédérant les activités pédagogiques.
  • La construction d’identités fictives créées et incarnées par les participants.

À la différence des jeux de rôle, il ne s’agit pas de simuler des morceaux de réalité, mais une réalité complexe, où les situations sont en relation les unes avec les autres. Conformément aux programmes de français langue maternelle, l’enseignement peut être organisé en séquences en mobilisant simultanément les activités de lecture, d’écriture, d’expression orale et de travail sur la langue elle-même, autour du même objectif langagier, la création de cet univers imaginaire. La langue est alors un outil au service de la création, en même temps que se développent des compétences culturelles et de communication.

La création des identités fictives

La première activité consiste à peupler le village. Après avoir établi en groupe une liste des métiers «  indispensables  », chaque élève, en fonction de ses désirs, de ses projets ou de ses rêves, choisit son personnage, sa profession, son âge, un de ses défauts et de ses qualités, à moins qu’on ne les tire au sort. L’invention du nom requiert l’étude préalable du champ lexical de chaque métier, avant de laisser jouer avec les mots (le médecin s’appelle alors Daniel Guéritout…).Chacun décrit ensuite son personnage à l’aide d’une matrice de portrait puis fabrique sa carte d’identité et dessine son portrait. Les productions sont affichées pour donner vie aux personnages et renforcer l’effet de «  présence  ».

La création du lieu et du décor

C’est en nommant le village qu’on s’approprie sa réalité. Après avoir observé des noms de villages et de villes de France (sens, sonorités, composition), on en compose un nouveau, en utilisant, par exemple, la première lettre de tous les pays d’origine des élèves. On joue avec les lettres, on discute, on vote pour choisir un nom. Le paysage et l’environnement du village sont construits avec les élèves au gré d’activités de production orales et écrites. Le dessin permet aussi de passer du chaos initial (la multitude de propositions des élèves) à une forme d’ordre. Le décor est planté et il faut maintenant l’animer. Le groupe est ensuite invité à consulter des livres de géographie pour pouvoir décrire le village à la manière du livre. L’activité permet aux élèves de s’approprier le vocabulaire spécialisé, préalable à leur intégration en classe normale dans cette discipline. Une fois connue la topographie du territoire, on place sur la carte les monuments, entreprises, habitations, voies de communications, etc. Les intenses échanges oraux qui en résultent favorisent l’interactivité.

Interactions

Les élèves reçoivent pour mission, en utilisant les ressources du CDI, de rechercher l’étymologie du nom de leur village, comme s’il s’agissait d’un vrai village. Le nom vient-il de l’histoire ? D’une légende ? L’écriture des textes, des légendes, ainsi que l’illustration complètent ce travail. Le village a désormais des origines, une histoire. À travers ce passage dans l’imaginaire, on a ainsi découvert l’étymologie, une notion totalement étrangère à certains, et acquis un savoir-faire : la recherche documentaire au CDI.

Jour d’élection

L’organisation d’une élection municipale permet de sensibiliser les élèves aux enjeux de citoyenneté. Les candidats écrivent leur profession de foi, préparent des affiches, placardées sur le panneau de campagne électorale disposé sur un mur de la classe. Des débats, organisés par la journaliste du village, permettent d’approfondir à l’oral le travail entamé sur des textes écrits. Après avoir proposé des programmes empreints de fantaisie, les candidats sont en effet sommés de trouver des solutions concrètes pour les mettre en œuvre. Faut-il ainsi créer des impôts pour financer les propositions ? On passe du réel à l’imaginaire et de nouveau au réel. Un groupe d’élèves s’active pour la préparation des élections : constitution des listes électorales, création des cartes d’identité, des cartes d’électeur, des bulletins de vote, composition du règlement… La concomitance d’élections en France permet parfois d’utiliser le matériel électoral livré au collège : l’urne et l’isoloir, dont on a expliqué la signification et rappelé l’importance.

Des échanges intenses

Quel bilan peut-on tirer de la mise en place d’une simulation globale ? La création collective d’un décor partagé permet de donner un cadre fédérateur à l’hétérogénéité du public, de faciliter la constitution du groupe classe, en encourageant des échanges qui prennent facilement une grande intensité. La nouvelle identité qu’adoptent les élèves et la mobilisation de leur imaginaire leur permet de se voir autrement, en éliminant les filtres affectifs qui peuvent constituer un obstacle à l’apprentissage d’une langue étrangère et en favorisant la prise de parole. La démarche fondamentalement pluri inter-disciplinaire redonne sens et cohérence aux activités scolaires et facilite la maîtrise des savoirs. Chaque activité sollicite en effet un savoir d’une discipline particulière et recourt continuellement à des notions transversales. L’apprentissage s’effectue selon un processus dynamique : à chaque étape de la simulation, la découverte précède l’invention, l’acquisition d’outils (linguistiques ou autres) l’accompagne, la matérialisation du nouvel espace fictif se réalise et l’élève est appelé, individuellement ou en groupe, à s’exprimer, à produire, à négocier, à construire. Au cours de toutes ces activités, on part de l’observation du réel pour aller vers la création d’un univers imaginaire afin de mieux revenir au réel.

Lecture, écrit, oral

La simulation globale met en œuvre des activités de lecture, d’écriture ou d’oral qui s’inscrivent dans une visée pragmatique (description du village, portrait des personnages, écriture d’articles pour le journal local, textes de fictions, légendes…), en utilisant des modes variés de discours et en offrant un cadre cohérent aux activités de lecture/écriture. Elle permet d’évaluer l’oral dans des situations très dynamiques et non pas artificielles. Elle revalorise l’écrit qui occupe parfois peu de place dans l’univers de nos élèves alors qu’il occupe une place centrale dans la communication scolaire. La création d’un village imaginaire sensibilise les élèves à leur environnement urbain et politique et favorise l’intégration et l’éducation à la citoyenneté. Ce dispositif ludo-éducatif permet de prendre en compte le niveau initial, le rythme et les compétences de chacun, d’intégrer facilement les nouveaux venus et de valoriser la progression des élèves de manière personnalisée. Enfin, et ce n’est pas son moindre intérêt, il procure aux élèves, en même temps que des connaissances et des compétences nouvelles, une grande motivation et incontestablement un véritable plaisir. Tout en s’amusant, on travaille et on apprend beaucoup.

Brigitte Cervoni
Enseignante en CLA et formatrice Dafor, Paris

Voir en ligne : Une critique du film par Patrice Bride

Sur la librairie

N° 473 - Enfants d’ailleurs, élèves en France


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L’accueil des élèves nouvellement arrivés en France est une question à la fois grave et sensible. Grave parce que l’on touche à des situations complexes, dépassant largement le seul cadre de la classe et de l’école ; sensible parce que l’on rencontre des histoires difficiles, des situations délicates, des enfants en très grande fragilité.
Les collègues et les établissements se sentent concernés par ces enfants, mais parfois aussi dépassés ou impuissants face aux multiples difficultés à affronter. Aussi avons-nous voulu donner à tous les collègues des clés pour comprendre ces enfants venus d’ailleurs et montrer qu’au-delà des obstacles, qui sont notamment liées à la maîtrise de la langue française et de la langue des apprentissages, il n’y a pas de fatalité : on peut agir et faire progresser, on peut rassurer et accompagner ces élèves pour entrer dans les apprentissages et mener une scolarité normale. Ce dossier propose des réponses concrètes et des pistes utiles pour tous, aux collègues en dispositifs bien sûr, mais surtout à tous ceux qui sont confrontés à ces questions dans le cadre de classes ordinaires.