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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La force du collectif

Geoffroy Merlot

6 juillet 2018

Transformer un établissement présumé difficile en lieu de vie scolaire où chacun s’épanouit est le pari réussi par l’équipe du collège Berthelot de Nogent-sur-Oise. Son principal, Geoffroy Merlot, témoigne de ce travail collectif qui se nourrit et s’enrichit d’année en année dans une approche humaniste dont le prisme est l’intérêt de l’élève.


L’année touche à sa fin, la sixième et dernière année pour lui dans ce collège. Il qualifie ces six années d’extraordinaires, vécues collectivement et avec, en filigrane, un projet né de l’approche par compétences, étoffé au fil du temps pour parvenir à un climat scolaire serein, à une réussite à l’examen au-delà de la moyenne nationale. Pourtant, lorsqu’il est arrivé ici, la situation semblait compliquée. Il avait alors une expérience d’adjoint dans deux lycées après avoir été conseiller principal d’éducation. Il ne se destinait pas au départ à travailler dans le secteur éducatif qu’il a découvert à l’occasion d’un service civil exercé dans un lycée de Roubaix. L’accompagnement d’élèves en difficultés lui a fait changer d’avis et la trace de cette première expérience marquante demeure intacte, lui donne envie toujours de contribuer à construire une éducation accueillant tous les profils d’élèves.

À sa prise de poste à Nogent-sur-Oise, l’établissement vivait certes des tensions, mais il repère des travaux initiés par une partie de l’équipe sur l’évaluation par compétences avec une classe de sixième et une autre de cinquième. Classé en éducation prioritaire, le collège accueille plus d’un tiers d’élève en grande difficulté. Le constat est posé, partagé : les notes ont tendance à démobiliser ces élèves qui alors perturbent les cours.

« L’approche par compétences met moins de pression et permet de mieux amortir l’entrée en classes de sixième. Les élèves voient qu’on leur porte plus d’attention. » Le temps d’explicitation est apprécié lorsque les enseignants précisent ce qui va être appris, ce qui est attendu de chaque collégien, selon son niveau, qu’il soit un élève en difficulté ou à haut potentiel. « Ce qui est important c’est la compétence pas l’évaluation, c’est l’explicitation, la façon de travailler. » Les évaluations n’aboutissent plus à un constat irrémédiable. Elles sont une mesure à un instant T de ce qui est acquis ou reste à acquérir. Les réévaluations viennent valider les progrès.

Une démarche progressive

Cette première expérience montre rapidement des effets positifs sur le climat en classe qui se lisent dans la baisse du nombre de punitions ou encore avec des relations moins tendues entre adultes et élèves. Dans l’équipe pédagogique s’expriment des réticences voire des résistants alors, la démarche choisie est progressive. La première année un groupe de travail est constitué pour observer, analyser les méthodes et les effets, proposer des améliorations, des adaptations. Il comprend des convaincus et des sceptiques. La deuxième année, la démarche par compétences est appliquée à l’ensemble des sixièmes pour le premier trimestre. Une évaluation est faite avant de généraliser le système sur l’ensemble de l’année de sixième. Progressivement, tous les niveaux sont intégrés dans le dispositif.

Geoffroy Merlot privilégie un pilotage participatif « pour ne pas imposer, faire des constats, poser des objectifs réfléchir ensemble. Cela implique une relation de confiance pour avancer tous en même temps ». Il prône la sincérité dans le diagnostic et l’évaluation. Les dialogues quotidiens, informels, amènent des réajustements, favorisent l’adhésion.

Le travail des élèves

La réflexion porte aussi sur la notion de travail personnel de l’élève. Beaucoup de collégiens n’ont pas les conditions requises pour travailler chez eux. Les emplois du temps sont « aérés » pour laisser la place à des plages horaires dédiées au travail personnel dans l’idée de « rendre les élèves efficaces quand ils sont au collège ». Chaque classe bénéficie hebdomadairement d’une heure de travail surveillée par un assistant d’éducation référent. La séance peut être consacrée à faire une réévaluation demandée par un enseignant lorsqu’une évaluation n’a pas été réussie. Elle peut aussi permettre d’effectuer du travail personnel.

L’an prochain, les sixièmes disposeront d’une seconde heure de ce type, consacrée elle au dispositif « devoirs faits ». Afin d’éviter la fatigue et la stigmatisation, elle sera incluse dans l’emploi du temps plutôt que reportée en fin de journée. La séance sera encadrée par un assistant d’éducation pour des devoirs mais aussi par des enseignants volontaires pour des groupes à configuration libre afin d’approfondir des notions mal comprises. L’initiative est articulée avec des classes inversées ponctuelles pour une entrée des élèves dans l’activité. Pour le principal « le travail à la maison est discriminant. On demande beaucoup trop de travail à la maison car chaque enseignant se concentre sur sa discipline. » Il incite l’équipe pédagogique à ne demander que des révisions ou des exercices pratiques pour limiter ce travail.

L’accompagnement personnalisé est mis en place avec un projet transdisciplinaire et transversal par niveau. Il est défini à partir de priorités déterminées en équipe. Des thématiques par trimestre associant plusieurs disciplines sont développées. En quatrième, par exemple, le premier trimestre a été consacré à la compréhension des consignes, le second au traitement de l’information. Le calendrier et les thèmes sont communiqués aux parents d’élèves.

Les bulletins scolaires sont conçus pour être lisible facilement avec cinq ou six items maximum par matière. Ce sont des outils de dialogue avec les parents pour expliquer comment ils peuvent aider leurs enfants sur les différents points où les efforts doivent porter. Les évaluations leur sont également communiquées. « Les parents sont parfois démunis face à la scolarité de leurs enfants mais ils ont envie de s’impliquer. » La prochaine étape sera d’intégrer un projet expérimental pour passer à une organisation semestrielle. L’objectif est d’éviter la pression évaluative induite par la durée courte des trimestres.

Jouer collectif

Le collectif est la clé de voûte de cette construction progressive d’un apprendre et enseigner autrement. L’approche par compétences a amené l’écriture d’un référentiel commun par classe. « Elle a fédéré l’équipe. Les enseignants sont amenés à travailler ensemble pour établir des progressions communes dans certaines matières. » L’évolution des pratiques s’appuie sur l’élan collectif, avec des partages d’expériences et de connaissances lors de formations internes. Le système repose aussi sur une délégation auprès de leaders positifs chargés de coordonner les travaux.

Certains d’entre eux forment des collègues d’autres établissements, une belle reconnaissance pour l’équipe entière. « On a construit quelque chose de très beau. Tout le monde réfléchit, travaille ensemble. On a réussi à se comprendre les uns les autres, et à comprendre que nous étions sur le même bateau. » La cohérence des projets, visant un même but, celui de « l’intérêt de l’enfant », est l’ingrédient principal. Chaque action est reliée aux autres, les ajustements arrivent au fil de l’eau, pour s’adapter aux publics avec en tête le fait qu’aucun dispositif n’est infaillible et toujours évolutif.

« L’idée est d’éviter le mille-feuilles, la liste exhaustive de projet, le innover pour innover. On se concentre sur quelques projets d’envergure qui concernent l’ensemble de la communauté éducative. » Les objectifs sont expliqués, reformulés en particulier lors des conseils pédagogiques. L’approche humaine est privilégiée. Elle se joue dans les sourires, les moments de complicité, les temps d’accompagnement, de dialogue. Elle se traduit aussi dans l’accueil soigné des nouveaux collègues, souvent arrivés là pour une première expérience, par le jeu des barèmes. Ils décident souvent de rester au-delà de leur première année, un bon critère d’évaluation.

Le collège Berthelot est désormais un établissement attractif où il fait bon apprendre, enseigner, travailler. Geoffroy Merlot le quittera dans quelques semaines avec regrets. Mais il sait que les changements vécus ne s’estomperont pas avec son départ. Le collectif s’est emparé des projets et les fera vivre encore, évoluer. Les locaux sont beaux, entretenus, car chacun connaît l’importance de son rôle pour la réussite des élèves, de l’enseignant à l’agent d’entretien. Il reprend pour conclure les propos de l’infirmière : « On est tous ambitieux mais on reste modestes, c’est ce qui est bien dans notre établissement. »

Monique Royer

Sur la librairie

 

Le pari du collectif
C’est une évidence, nous travaillons tous en équipe : dans l’établissement, autour d’une classe, pour un projet, sur un cas particulier d’élève… Hors du collectif, point de salut ! Est-ce si sûr ?


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