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Recension parue dans le N°463 de mai 2008

L’organisation du travail scolaire, enjeu caché des réformes ?

M. Gather Thurler, O. Maulini, (2007), Presses de l’Université du Québec.

4 mai 2008

L’organisation est, en France, le parent pauvre des recherches sur l’éducation. Le Laboratoire Innovation Formation et éducation (Life) de l’université de Genève a eu l’excellente idée de consacrer un séminaire pluriannuel à cette thématique. Monica Gather Thurler et Olivier Maulini ont orchestré ces travaux et l’ouvrage qui en est issu.
Mais de quoi s’agit-il ? D’abord de passer d’un enseignement artisanal à une production collective qui se défait du biais des entreprises consacrées à la production en série : « Cela veut dire concrètement que les personnes et les équipes sont accompagnées, qu’elles forment et se forment en analysant leurs pratiques, en les mettant en discussion, en adossant leur réflexion à la recherche en éducation et au savoir-faire de la profession. Encore faut-il que ce dernier soit repéré, qu’on connaisse et fasse connaître des manières de planifier. Pas des modèles clés en mains, mais une série de formats et de gabarits capables de se combiner, se développer, se mutualiser. » (p. 146) Est-ce à dire que l’organisation serait l’alpha et l’oméga qui permettraient de résoudre tous les problèmes de l’école ? Aucune prétention de ce genre.
Au contraire, les auteurs précisent dans leur introduction : « Nous nous placerons, dans ce livre, du côté des pratiques innovantes, afin de voir comment se réorganisent le travail des élèves et celui des enseignants lorsque les cycles d’apprentissage sont jugés à la fois possibles et nécessaire pour mieux lutter contre l’échec scolaire. Que se passe-t-il dans les classes et les établissements ? » (p. 9) Nous voilà rassurés, la visée concerne constamment les élèves, les classes et les établissements. Le constructivisme est même à l’honneur puisque deux chapitres lui sont consacrés dès la première partie. Nous le disions, la classe, les élèves et les enseignants sont au centre de plusieurs chapitres qui montrent l’importance créative des pratiques et de leur dynamique. Le défi d’une nouvelle méthodologie organisationnelle est de saisir ce qui est applicable à l’échelle de la profession, tout en prenant soin de ne pas tirer des innovations des rigidités, des surcharges, des schémas, des « bonnes pratiques » ou des injonctions. Danièle Périsset Bagnoud nous montre la complexité et l’historicité des changements en éducation, d’où une certaine humilité qui cerne les limites de toute réforme. Et c’est un responsable du syndicat des enseignants romands, Georges Pasquier qui tente le pari de la coresponsabilité avec les élèves dans son chapitre consacré à « l’organisation du travail partagée avec les élèves, du plan de travail au contrat... prise de risque ». Son constat permet de comprendre les raisons qui ont contribué à la démoralisation des enseignants à qui on a imposé des réformes sans leur en faire construire le sens : le projet, le contrat et autres référentiels de compétences en sont quelques figures bien connues en France à l’inverse de la rénovation des collèges, de la réforme des lycées et du débat sur l’école qui ont reposé sur une priorité accordée à la parole et au débat. Sa démarche va vers l’essentiel, vers « le retour à l’élève »  : « Si l’enseignant doit viser à quitter l’angoisse et l’obsession de devoir tout maîtriser, il est responsable aussi de faire en sorte que l’organisation du travail ne vire pas au cauchemar pour les élèves. » (p. 204)
En définitive, le lecteur très exigeant pourra rester sur sa faim sur le développement des gestes professionnels, sur ce qu’il faut faire « dans le doute et [...] l’incertitude », pour reprendre en l’abrégeant la formule célèbre de Philippe Perrenoud. Tout professionnel engage des centaines d’action dont l’analyse impose une mise au point et un grain fin qu’il faudra renouveler dans le cadre de la « nouvelle organisation scolaire » fondée sur la mise en synergie du travail des élèves, des enseignants, des équipes et des établissements. La formation et les pratiques des conseillers pédagogiques deviennent alors un enjeu essentiel : ils n’ont plus à jouer essentiellement sur le relationnel et l’affectif. Si cet usage correspond bien à leur culture professionnelle, il détermine une déficience dans l’accompagnement des réformes qui réaffirment « l’importance de la dimension cognitive et de la transmission des savoirs » (p. 334).
Reste à mettre tout cela en système, ce que font, entre autres les chapitres rédigés par Louise Lafortune, Philippe Perrenoud et Monica Thurler. On y détecte les obstacles que rencontre le monde éducatif dans la mise en œuvre de réformes de plus en plus tournées vers la satisfaction des « consommateurs d’école » (Ballion, 1982)... et électeurs : la suppression de la carte scolaire et des cours du samedi matin sont deux illustrations de mesures organisationnelles prises en France sans la moindre concertation pendant l’année 2007. En opposition avec cette politique inconséquente, Philippe Perrenoud dévoile (p. 419) l’hypothèse fondatrice de toute cette recherche : « Considérer l’organisation du travail comme une variable changeable est un premier pas, qui reste largement à faire en éducation. » Il aurait pu ajouter à cette ambition celle qui consiste à changer l’organisation de l’organisation car la question traitée ici est bien celle du changement mais d’un changement reposant sur d’autre façons de voir et de respecter l’école. Elle est vue désormais comme un lieu où il convient de faciliter le travail de ceux qui s’y échinent (élèves, enseignants, personnels contribuant à la missions éducative et partenaires de l’école) en leur permettant d’optimiser le rendement de leurs efforts grâce à une nouvelle forme d’organisation scolaire. Cet ouvrage ne répond pas totalement à la question de la formation, il fait l’économie du passage, pourtant indispensable, de l’établissement au système et il ne présente pas de chapitre consacré à la mise en réseau des établissements comme nouveau principe organisateur. Enfin, il ne détermine pas non plus de manière assez précise le rôle essentiel des chefs d’établissement. Mais il faut remercier le laboratoire Life et tous les auteurs d’avoir construit au fil du temps puis produit cette explication de l’insuccès persistant des réformes et d’avoir fourni une méthodologie, clairement énoncée et abondamment illustrée par des pratiques, pour les sortir de l’ornière.

Richard Étienne