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Recension parue dans le N° 383 d’avril 2000

L’insurgée. Histoire d’un proviseur qui veut réconcilier l’école et les élèves

Marie-Danièle Pierrelée, Le Seuil, 2000

12 avril 2000


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Qu’ils soient insurgés vendéens ou révolutionnaires communards, les ancêtres de Marie-Danièle Pierrelée semblent avoir transmis à cette petite fille du pays de Retz l’énergie et la foi qui permettent toutes les audaces et toutes les colères, tous les enthousiasmes et la plus grande intransigeance. Ainsi, Marie-Christine Jeanniot, qui a recueilli les propos de Marie-Danièle, a été sensible à la révolte que cette dernière manifeste devant l’inertie, les échecs et une certaine absurdité du système scolaire qu’elle dénonce avec une constance que n’aurait pas reniée l’auteur de Jacques Vingtras...

C’est que Marie-Danièle va jusqu’au bout de ses idées, et ses idées jusqu’au bout de ses passions. Ce récit qui se lit d’une traite raconte avec émotion un parcours haletant qui pousse la petite écolière de Saint-Hilaire de Chaléons à écrire, émerveillée, à l’interprète de l’unique disque - la toccata et fugue en ré mineur - que son oncle handicapé passait sur son pick-up, et qui ne s’étonne pas de recevoir une réponse, puis qui se rebelle contre les conformismes dans lesquels en musique comme à l’école puis plus tard, à la fac, dans le syndicalisme, dans le milieu enseignant aussi bien que dans les cercles de la politique chacun semble satisfait de s’enfermer.

Depuis son premier cours d’histoire devant des élèves sages, Marie-Danièle n’a jamais cessé de refuser la fatalité de l’ennui qu’engendre la certitude professorale quand elle croit devoir s’imposer d’elle-même, par la force de son autorité et de ses formes magistrales si bien mises en scène par l’heure de classe. Alors c’est l’extraordinaire aventure de La Liette : un journal tiré à huit cents exemplaires, fabriqué par les élèves de quatrième d’un collège rural de la Sarthe et lu par tout le canton... Comme rien n’est ni trop beau ni impossible, Christine Ockrent, Jean-François Kahn, Plantu et quelques autres journalistes célèbres acceptent d’écrire un article exceptionnel pour chaque numéro. Et c’est en avion que les élèves sont invités à se rendre à Nantes pour recevoir le prix du CLEMI.

Mais ce que ces élèves-là ont avant tout gagné c’est de renouer avec la réussite à tel point que la classe de CPPN doit alors fermer pour cause d’inutilité : tous les élèves de cinquième veulent passer dans la quatrième qui est la classe où l’on fabrique La Liette. Par la suite, ce que gagneront tous les élèves en échec à la rencontre desquels Marie-Danièle n’a jamais cessé d’aller c’est de comprendre que la considération qu’on leur doit, qui est faite d’exigence et de respect, est la seule véritable réponse à l’échec et à l’humiliation. Et c’est en rendant cette considération que la violence qui les tente et qui les écrase peut céder la place à la parole. La réussite à laquelle l’école prétend travailler ne s’appuie plus alors sur la compétition mais sur le plaisir de comprendre et de participer à l’élaboration d’un sens qui est le leur. Mais il faut pour cela que l’institution scolaire accepte de cesser de se réfugier derrière ses programmes, ses statuts, ses emplois du temps figés, ses espaces fermés, ses démissions ou ses obsessions sécuritaires...

À l’« Auto-école » de Saint-Denis, au collège Garcia Lorca où elle met en place le « Sas », à Amiens où, chargée de mission, elle développe de façon spectaculaire « l’arbre des connaissances », c’est la même démarche de restauration de la confiance et de la responsabilité qui est poursuivie, avec toujours le même enthousiasme. Comme s’il était impossible de faire de la pédagogie de façon conformiste en s’accommodant d’une part d’échec jugée « normale », en acceptant la violence comme une fatalité.

Or, que rétorquent nombre de collègues enseignants devant le succès du dispositif qui avait permis, sans moyen supplémentaire, de faire réussir une classe d’élèves en échec ? « Les mauvais qui sont devenus bons n’étaient pas de vrais mauvais »... Que répond l’administration à ses projets de réorganisation du temps, de l’espace et du travail de l’équipe éducative pour faire face aux difficultés des élèves ? « Mais, cela ne nous intéresse pas. Ce que l’on attend d’un chef d’établissement, c’est qu’il applique les règlements. Rien d’autre ».

Alors, quand Marie-Danièle Pierrelée affirme que « la machine scolaire génère de l’exclusion », il n’est pas étonnant que l’administration chargée de gérer cette machine n’aime pas se l’entendre dire. Surtout quand la preuve en est apportée avec autant de persévérance dans les faits.

Au moment où nos responsables politiques s’enferrent dans la mise en place du nième plan anti-violence, la lecture de ce récit roboratif est tout à la fois tonifiante et désespérante. Faut-il être à ce point fou de pédagogie pour faire bouger les choses ? Pourquoi ces idées simples et généreuses rencontrent-elles autant de résistance chez nos collègues praticiens et autant d’hostilité de la part de nos décideurs ?

Marie-Danièle qui, il faut le rappeler, a participé en même temps que Philippe Meirieu à l’équipe de rédaction des Cahiers pédagogiques, lance par ailleurs un manifeste pour « Une école créatrice de réussite » (voir Cahiers n° 383). Élèves, parents, enseignants, administration, responsables politiques s’engageront-ils dans le débat sans lequel les initiatives que notre « emmerdeuse nationale » ou d’autres ont impulsées resteront isolées et combattues en dépit de la crise dont personne ne voit comment l’école peut sortir ?

Pierre Madiot


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