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Regard international

Inspecteur ici et ailleurs

Chantal Manes-Bonnisseau

30 janvier 2017

Chantal Manes-Bonnisseau préside la SICI, Conférence permanente internationale des Inspections, fondée en 1995 pour développer la coopération entre les inspections des pays membres (trente-huit systèmes éducatifs) et améliorer les compétences professionnelles des inspecteurs. La présidente est Inspectrice générale de l’Éducation nationale en France dans le groupe Langues vivantes étrangères et régionales.


En quoi le regard international, les échanges, sont-ils des apports importants qui ont justifié la création de votre association ?

Le monde nous renvoie un miroir de ce que nous sommes, nous incite à interroger nos pratiques et nos résultats, à ne pas considérer nos us et coutumes comme des vérités éternelles et immuables. Parler des autres c’est donc aussi parler de soi.

C’est pourquoi il est intéressant et utile de parler de l’inspecteur en Europe dans une perspective comparative qui met en regard nos pratiques et celles des autres pays. Ce regard comparatif nous est d’autant plus utile que nous vivons actuellement en France des mutations du métier, qui nous apparaît en évolution constante et profonde. Je vous renvoie à un certain nombre de publications à cet effet dont l‘excellente revue Administration et Éducation, publiée par l’AFAE (Association française des acteurs de l’éducation) dont le dernier numéro de mars 2016 est consacré aux inspecteurs territoriaux, médiateurs du changement.

Bien sûr, tout ce que je dis exprime un point de vue ; il n’est pas nécessairement partagé par tous les acteurs éducatifs qui s’intéressent aux comparaisons internationales en matière d’éducation. Vous lirez et entendrez si vous vous intéressez au sujet des points de vue différents, voire opposés. Ce qui, encore une fois, est utile et sain car en matière d’éducation, comme dans beaucoup d’autres domaines, il existe un débat animé sur la place de la France dans le monde.

Vous parlez des mutations du métier. Un modèle européen d’inspection serait- il en train de se dessiner ?
L’analyse la plus détaillée des pratiques européennes est proposée par le réseau européen Eurydice. Dans ses rapports récents, un certain nombre de convergences ont été pointées.

Dans une majorité des vingt-six pays étudiés qui représentent trente-et-un systèmes éducatifs, l’évaluation externe d’établissements est pratiquée (y compris en France), fondée sur des critères standardisés selon des procédures similaires : une analyse préalable des données fournies par l’établissement, la visite de l’établissement sur une ou plusieurs journées, le rapport et le retour fait à l’établissement. On note aussi l’importance croissante de l’auto-évaluation : obligatoire dans deux-tiers des pays étudiés dans le rapport Eurydice, recommandée dans les autres, selon des modalités très variables selon les pays, qui laissent plus ou moins d’autonomie aux établissements.

Un exemple très intéressant est celui de l’Écosse, où tous les établissements ont adopté le même référentiel que celui de l’évaluation externe sur la base d’un consensus national. Dans la plupart des pays, les établissements disposent de guides et de manuels destinés à les accompagner dans cette démarche. Les résultats de ces auto-évaluations sont en général exploités dans le cadre de l’évaluation externe.

Autre convergence : la volonté de plus en plus affichée de mieux communiquer avec les acteurs du système éducatif : en premier lieu les établissements inspectés (dans certains länder allemands, les chefs d’établissements sont associés à la définition des points essentiels sur lesquels va porter l’inspection ; au Pays de Galles, en Irlande du Nord et en Écosse, les chefs d’établissement ou les personnels de l’établissement sont associés de très prés(representatives, associate inspector en Irlande du Nord ; peer inspector au Pays de Galles).

Mais on note sans doute des différences, parfois sensibles ?
En fait, deux facteurs sont déterminants : le degré de décentralisation de la responsabilité en matière éducative (autorité centrale et autorité locale) et la conception politique de l’éducation dans le pays concerné. On va donc distinguer, de façon un peu réductrice certes, deux types d’approches :

  • L’approche libérale qui demande à l’établissement de rendre compte au public ou au « marché ». Elle accorde en général aux parents le choix de l’établissement de scolarisation, fondé sur la connaissance des performances des établissements. Dans cette catégorie, on trouve la communauté flamande de Belgique, les Pays-Bas, la Lituanie, l’Irlande et le Royaume-Uni hors Écosse.
  • L’approche « service public » qui considère que c’est à l’autorité publique de faire fonctionner correctement le système éducatif et donc de prendre les mesures nécessaires à l’amélioration des résultats si nécessaire. En général, ces systèmes mettent à la disposition des autorités compétentes un certain nombre d’outils de pilotage : sanctions, soutiens financiers ou logistiques etc… La France entre dans cette catégorie mais n’y est pas seule : la Communauté francophone de Belgique, l’Italie, l’Espagne, Chypre, fonctionnent dans ce même esprit.

Tous les pays se situent quelque part sur ce spectre avec des nuances plus ou moins importantes.

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Logo de la Conférence permanente internationale des Inspections (SICI)

D’autre part, les rôles des inspecteurs peuvent être très différents. Cela va du simple contrôle de conformité (Norvège) à la formulation de recommandations, voire d’injonctions (Royaume Uni).

Certains pays n’ont pas de système d’inspection individuelle ou d’établissements : c’est le cas de la Croatie et de la Bulgarie, même si ce dernier pays est en cours de réforme. D’autres se concentrent sur l’inspection individuelle des enseignants : la Grèce, Chypre et le Luxembourg.

En Finlande, le cadre général ne fournit pas d’indications ou d’obligations concernant l’établissement et les modalités d’inspection ; il définit seulement l’obligation pour les autorités locales d’évaluer l’éducation qu’elles offrent, libres à elles d’en définir les modalités.

Dans ce contexte peut on parler du fonctionnement atypique de la France ?
L’inspection individuelle reste la pièce principale du processus. Nous y sommes très attachés parce que c’est notre histoire et notre culture mais aussi parce que nous avons construit depuis 1802 une expertise dont il serait sans doute imprudent de faire table rase.

La raison qui fonde cet attachement est aussi que la France mise sur la pédagogie comme moteur de la qualité de son éducation. L’effet enseignant sur la réussite des élèves est considéré comme très important.

Cependant, notre système d’inspection et d’évaluation a considérablement évolué pour se doter de nombreux autres instruments et en particulier l’évaluation de l’établissement et des politiques éducatives, sur le plan académique ou national. De plus en plus, les inspections individuelles s’inscrivent dans un objectif plus large que celui de la gestion de la carrière du professeur inspecté, pour aller vers une évaluation des enseignements, une formation de l’équipe disciplinaire de l’établissement, une contribution au pilotage de l’établissement mais surtout de l’académie dans laquelle exerce l’inspecteur.

La forte centralisation du système éducatif connait aussi des évolutions importantes, qui ont des conséquences sur le métier d’inspecteur : en effet, une place plus importante est laissée aux acteurs locaux et le rôle des IPR (inspecteurs pédagogiques régionaux) s’inscrit désormais dans un contexte d’autonomie croissante des établissements, même si un certain nombre de fondamentaux restent de la responsabilité de l’État central à l’instar des programmes, des recrutements et la rémunération des personnels.

La France ne forme donc pas à elle seule une catégorie mais appartient à un groupe qui a toujours mis en œuvre une approche « service public » de l’éducation, dans laquelle les autorité nationales et locales pilotent le système. Elle est par ailleurs un acteur de la réflexion européenne sur la place et l’organisation de l’inspection et plus largement de l’évaluation externe.

On peut dire en conclusion que l’inspecteur français partage beaucoup de choses avec ses homologues européens :

  • des objectifs communs : qualité partout et pour tous-
  • une réflexion dans des enceintes professionnelles dédiées
  • une volonté de faire évoluer les pratiques d’inspection pour mieux accompagner les établissements et les enseignants pour faire réussir les élèves.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk