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Semaine de la presse à l’école

Faire « Le Mur »… depuis trente-cinq ans !

Jean-Charles Léon

24 mars 2021

Le Mur, le plus ancien journal lycéen français, existe depuis trente-cinq ans. Projet fédérateur d’un lycée professionnel du Cher, Le Mur existe toujours fort des pratiques pédagogiques et des valeurs humaines qu’il porte.


L’histoire commence le 17 février 1986 précisément, quand des élèves, internes au lycée professionnel Jean-Guéhenno de Saint-Amand Montrond (Cher) s’adresse à Jean-Pierre Marcadier et ses collègues : « Monsieur… On va faire un journal, pour dire ce qui va pas à l’école, pour qu’on nous écoute, pour donner notre avis, la cantine, l’internat, le règlement intérieur du lycée… Est-ce que vous pouvez nous aider ? »

Le projet du plus ancien journal scolaire français était lancé par des élèves qui se situaient d’emblée dans un cadre coopératif, dans un cadre revendicatif, où enseignants et lycéens allaient devoir travailler ensemble : faire le mur, certes, mais surtout fabriquer un objet pédagogique au service d’apprentissages individuels et collectifs. Au fil de son existence, Le Mur témoigna d’événements des plus importants de l’histoire contemporaine ; il envoya un groupe de reporters-adolescents faire un travail sur la chute du mur de Berlin. Il interviewa des ministres, des recteurs, des sommités politiques. Et surtout, il survit depuis trente-cinq ans passant les générations d’enseignants et d’élèves.

Un lycée professionnel particulier

La rédaction du Mur se réunit depuis toujours dans son lycée d’origine, le lycée Jean-Guéhenno de Saint-Amand-Montrond, qui forme de futurs joailliers. Si les intitulés des formations donnent à rêver – quoi que de plus brillant qu’un bijou, qu’un joyau ou que le sertissage ? –, le recrutement de l’établissement est bien celui d’un lycée professionnel avec des élèves aux scolarités souvent difficiles, décrochés ou en voie de décrochement parfois, aux récits scolaires parfois douloureux, souvent sortis de leur établissement précédent pour sortir des enseignements dits généraux.

Alors, faire Le Mur, c’est faire ensemble, deux-cents élèves chaque année, plus de 6000 depuis trente-cinq ans, vingt-trois coordinateurs enseignants tous les ans, huit classes impliquées dans le projet, la vie d’un établissement. Il faut faire œuvre collective à laquelle, dit Jean-Marc Marcadier qui a écrit un beau livre sur ce journal lycéen [1], on pourra conférer « un caractère quasi sacré et ritualisé de chef d’œuvre collectif, à l’image de ces pièces de chef d’œuvre des artisans qui consignent le perfectionnement de la formation à travers un itinéraire de compagnonnage ».

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Couverture du n° 177 du Mur

Les élèves le disent spontanément : Le Mur est une aide, et ce qu’il leur apporta pendant le confinement du printemps 2020 en témoigne. Margot Levièvre, élève de deuxième année en CAP bijouterie-sertissage en témoigne : il n’y a pas eu d’interruption dans la parution du journal qui faisait lien entre ses concepteurs isolés chez eux, pour écrire, parler de ce qu’on fera après. Le numéro 177, sorti en février 2021, en témoigne : « 100 idées pour rêver le monde d’après ». Fièrement, les Cahiers pédagogiques y sont représenté avec une interview de l’auteur de ces lignes sur l’ouvrage Construire ensemble l’école d’après [2]. Une belle rencontre.

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Le Mur et les Cahiers pédagogiques réunis

Il s’agit de faire un métier, de transcender la formation professionnelle dans la réalisation du journal. « Le journal est un lien qui donne du sens au travail fourni pendant les heures de classe. » Luny Hardel, rédacteur en chef pour l’année scolaire, et Matthéo Larrue disent combien ce journal fait aussi œuvre démocratique : les responsables élèves sont élus ; nombre d’entre eux participent également au conseil académique de la vie lycéenne. « Je peux y défendre mes idées, présenter mes projets » ajoute Matthéo, investi dans la défense de l’écologie.

Le journal valorise ceux qui le font, le groupe, les talents individuels : il rend fiers élèves comme enseignants, et même les parents qui parfois n’ont accès à aucune autre presse que celle que rapporte l’élève chez lui. Travailler avec eux, comme je le fis récemment, montre la relation pédagogique particulière entre tous ces participants.

Mais cet objet banal pour beaucoup prend une dimension symbolique extraordinaire ; celui qui le rapporte chez lui l’a construit de ses propres mains et y fait vivre son « Je » : il signe ses articles et Le Mur devient un objet de reconnaissance personnelle, un objet qui permet d’être dans la société. Tout auteur d’articles, dans une revue comme les Cahiers pédagogiques, dans un journal national ou dans Le Mur éprouve, plus ou moins blasé, la reconnaissance pour soi-même et aux yeux des autres. Cela n’est pas si fréquent pour les élèves de lycée professionnel, cette forme de consécration vécue, au moins dans un premier temps, comme exceptionnelle.

Faire œuvre

Il s’agit de faire œuvre, certes, mais bien plus largement que le projet ne laisse penser. Le journal s’inscrit dans un projet pédagogique, dans une volonté de transmission de connaissances, de compétences, capacités, savoirs, la révélation d’un trésor. Le Mur abat les murs, jeux de mots qui dut être fait des milliers de fois par ses constructeurs : un Parlement lycéen européen des écoles de bijouterie et de la presse lycéenne a vu le jour, les projets de voyages, de visites de mines de joyaux, d’or même, se multiplient, donnant lieu à des reportages, des recensions, des rencontres. Les élèves se déplacent dans l’Europe entière. Ils y apprennent « l’émaillage et le damasquinage à Madrid, la granulation et le filigrane à Lisbonne, la dinanderie en Belgique, le ciselage et la gravure en Italie », inventaire qui renvoie aux voyages des livres d’aventuriers qu’on lisait peut-être enfant et adolescent.

Le Mur donne envie aux élèves d’écrire autrement que dans le cadre scolaire. Il demande aux rédacteurs de s’exposer, s’engager dans un espace social particulier. En ce sens, « écrire devient un acte citoyen ». Et puis la surprise de voir la salle de rédaction du Mur qui ressemble à celle des Cahiers pédagogiques : une grande table sur laquelle les documents ne doivent pas manquer de s’étaler, et les grandes étagères qui contiennent les numéros à diffuser, un mur de papier qui contient l’histoire de la revue.

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Accueil et interview du nouveau proviseur en septembre 2020

Le Mur est une histoire de chef d’œuvre au sens que lui donne Philippe Meirieu, de l’artisan, de celui qui possède l’art et la science de faire. Le journal est un projet pédagogique qui fait lien avec le métier vers lequel les élèves se dirigent.

Le Mur est un devenu un mot alibi qui a pris une valeur d’objet culte et symbolique, qui fonde une stratégie pédagogique d’entrée dans un métier par la pensée collective. L’histoire du Mur donne de nombreux éléments aux pédagogues et aux établissements pour concevoir un projet culturel fédérateur. À ce titre, il est exemplaire.

Jean-Charles Léon


Pour en savoir plus :
Une vidéo sur notre chaine Youtube : https://youtu.be/JUYVsBQ7aF0


[1Voir Jean-Pierre Marcadier, Un journal scolaire pour réussir (à) l’école. Vers une pédagogie du chef d’œuvre, Esf Sciences humaines, 2017.

[2Sylvain Connac, Jean-Charles Léon, Jean-Michel Zakhartchouk, Construire ensemble l’école d’après, ESF Sciences humaines, 2020.

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