Accueil > L’actualité vue par le CRAP > Éviter la haine et permettre à l’école d’évoluer (II)


Tribune

Éviter la haine et permettre à l’école d’évoluer (II)

Pascal Bouchard

10 septembre 2014

«  Pourquoi tant de haine ?  » demandait récemment Philippe Watrelot. C’est la question à laquelle Pascal Bouchard, responsable de ToutEduc, essaie de répondre depuis trente ans qu’il fait du journalisme éducation, après avoir été enseignant.


Suite et fin du billet de Pascal Bouchard.
(Première partie du billet.)

Libre à chacun de louer les enseignants, leur courage, leurs vertus, ou de critiquer leur corporatisme et leur conservatisme. Il faut faire avec eux, tels qu’ils sont. La littérature mondiale est d’ailleurs formelle, les pays qui réussissent ne sont pas ceux qui imposent telle ou telle méthode, mais ceux dont les enseignants se sentent soutenus par leur administration, peuvent réfléchir entre pairs à leur métier et ont un retour sur les résultats de leurs élèves.

Notre système ne permet pas, sauf parfois dans le privé, de réunir ces conditions. Les élèves de maternelle passent dans une autre école avant de passer au collège, puis au lycée, puis ailleurs sans que les divers niveaux communiquent autrement que par quelques réunions et courriers, au mieux. Nos établissements n’ont pas la taille critique pour constituer des équipes homogènes comme celle de Clisthene à Bordeaux. Un «  collège 600  », avec une cinquantaine de profs qui ne se sont pas choisis, moins d’une dizaine par discipline, réunit des individualités diverses. Et si, par bonheur, se constitue un collectif partageant les mêmes conceptions autour d’un même projet, il est désorganisé l’année suivante par la mutation de l’un, le congé maternité de l’autre…

Mais personne ne veut de monstre réunissant quelques milliers d’élèves, et les statuts des enseignants ne permettent pas de fondre premier et second degrés. Là encore, libre à chacun d’en rêver, aucun ministre ne prendra le risque politique de revenir sur la coupure école/collège. Il n’y a qu’une seule solution, constituer des «  établissements publics de bassin  ». Cet échelon administratif intermédiaire entre l’établissement et le rectorat réunirait les deux à trois lycées d’enseignement général et technologique d’un même secteur géographique (ou desservis par les mêmes transports en commun), les lycées professionnels du secteur, les collèges et les écoles primaires. Cela n’empêcherait en rien chacun de vivre sa vie, un lycée professionnel pourrait très bien, par exemple, être partie prenante d’un campus des métiers. Cet établissement public de bassin jouerait le rôle de Bruxelles pour les Etats membres, celui de la subsidiarité. Son Conseil d’administration réunirait les représentants de tous les établissements partenaires, et son président serait choisi parmi les proviseurs, principaux et IEN… Dans l’idéal, le recteur choisirait parmi trois noms proposés par le conseil d’administration.

Outre que l’établissement public de bassin aurait les moyens d’une réelle gestion des ressources humaines et de la carte scolaire, et qu’il pourrait suivre les destins scolaires de la petite enfance à l’âge adulte, il pourrait aussi lancer des appels à projets, ou recevoir les projets des personnels. Ceux-ci pourraient être détachés dans un autre établissement que celui où ils sont affectés. Un prof de maths de Camus pourrait compléter une équipe du collège Sartre…

Seuls seraient concernés des enseignants volontaires. Et partant du principe que «  les expériences réussissent toujours  », elles réussiraient. J-P Brighelli pourrait réunir quelques amis convaincus de la pertinence du cours magistral, il aurait la satisfaction de triompher, tandis qu’une équipe «  institutionnelle  » triompherait de l’autre côté de la rue… Mais tous auraient eu l’obligation d’expliquer ce qu’ils veulent faire, avec quels élèves, avec quels objectifs, et avec quelles conséquences sur le système. L’administration qui aurait entériné le projet aurait évalué les moyens nécessaire à sa mise en oeuvre, et donnerait les informations relatives au devenir des élèves. Certains projets pourraient lier efficacement les divers niveaux d’enseignement, ou réunir les élèves des trois voies du lycée sans que nul n’y soit contraint, sans que les statuts soient remis en cause.

Mais un tel projet suppose un dialogue de l’établissement public de bassin avec son environnement social. Celui-ci peut lui adresser des demandes. Par exemple, si le taux d’abstention des jeunes aux élections est particulièrement élevé, lui suggérer de mettre l’accent sur l’éducation à la citoyenneté. Il doit également être informé des initiatives qui seront lancées, en comprendre le sens, et, si elles modifient les conditions de recrutement des élèves par exemple, donner son avis. Il serait évidemment absurde de provoquer autant de référendums locaux. La démocratie ne peut être que représentative, mais elle ne peut se résumer aux élus, sauf à subordonner l’Ecole aux jeux politiciens. Je ne vois qu’une seule solution, des «  conseils économiques et sociaux  » de bassin. N’étant pas là pour défendre une position partisane, ses membres seraient susceptibles de voir leurs positions évoluer, selon les principes de la rationalité communicationnelle chère à Habermas ; pour le dire plus simplement, de la discussion jaillirait la lumière.

Les enseignants ne travailleraient pas pour autant sous les regards du conseil économique et social de bassin. Ceux qui voudraient ne s’engager dans aucun projet continueraient de le faire, et ceux qui seraient engagés n’auraient de comptes à rendre que de leurs objectifs et des moyens mis en oeuvre. Mais si les résultats sont au rendez-vous, s’ils sont plus heureux dans l’exercice de leur métier, si se vérifie ce que répètent depuis des décennies les partisans de l’Ecole nouvelle comme les héritiers de Freinet et de Oury, d’autres équipes se constitueraient et enfin l’innovation ferait tache d’huile. Quant aux conseils économiques et sociaux de bassin, libre à eux de s’emparer d’autres sujets qu’éducatifs, d’inventer une nouvelle forme de démocratie participative, où les corps intermédiaires restent proches de leurs mandants.

Car l’école ne réussira la démocratisation des savoirs que dans une société démocratique.

Pascal Bouchard,
journaliste (ToutEduc.fr), écrivain (Je hais les pédagogues, Fabert, 2013)