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Tribune

Enseigner : comment ça se compte ?

Par Patrice Bride

25 novembre 2013

Les discussions sur le métier enseignant sont ouvertes : il s’agirait en particulier de mieux prendre en compte toutes les tâches autres que les cours assurés dans des salles de classe. Très bien. Mais si c’est pour essayer de tout compter en heures de travail réparties dans une grille hebdomadaire, c’est peine perdue. Faisons le contraire : profitons de ces promesses de réforme pour dynamiter l’heure de cours, pierre angulaire de la muraille des emplois du temps. Exigeons que l’on reconnaisse enfin aux enseignants la responsabilité de la gestion des temps d’enseignement devant les élèves.


J’ai beau chercher, je ne trouve pas de profession qui soit soumise à de telles contraintes horaires. Un nombre d’heures fixes à effectuer par semaine, c’est la norme pour la plupart des salariés. Des horaires de début, de fin, ça se comprend. Mais ensuite, des responsabilités découpées en tranches d’une heure, de façon immuable de semaine en semaine pendant une année entière : ça, ça ne se voit que dans un collège ou un lycée. Imagine-t-on un chirurgien n’opérant les appendicites que le mardi de 8 h à 9 h, le mercredi de 11 h à 12 h et le vendredi de 16 à 17 h ? Un ingénieur informaticien se consacrer à un nouveau projet le lundi de 14 h à 15 h, puis de 17 h à 18 h, puis le jeudi de 9 h à 10 h en semaine A ? Comment ne pas vouloir trouver une meilleure façon de faire quand il s’agit d’apprendre une langue vivante à des adolescents, ou de les initier à la littérature ?

Hypothèse de travail : faisons tabula rasa du fonctionnement actuel. Soit 400 élèves d’âge et de niveaux divers, une trentaine d’enseignants pour les prendre en charge : il y aurait mille façons d’organiser les enseignements dans le temps. Je parie ma chemise que celui qui proposerait des grilles hebdomadaires basées sur des heures interchangeables se ferait dénoncer comme un bureaucrate obtus et maniaco-dépressif, indifférent à la dimension humaine de la vie d’un établissement, ignare des nécessités pédagogiques du temps d’apprendre.

Alors non, disons-le tout net, puisqu’on nous demande notre avis. Certes, une part importante du travail des enseignants est cachée, non prise en compte dans les services hebdomadaires ; préparer des cours, évaluer les apprentissages, travailler avec les parents, les collègues, monter des projets : oui, ça prend du temps ; mais non, ça ne se chronomètre pas en heures hebdomadaires. Ces tâches professionnelles relèvent de la liberté des enseignants d’organiser leur travail selon les périodes de l’année, selon les besoins, et même, et c’est très bien ainsi, selon leurs envies. C’est le contraire qui doit s’imposer : débarrassez-nous enfin du corset de l’heure de cours ! Donnez-nous enfin la responsabilité de nous organiser pour prendre en charge les enseignements des élèves, sans un comptage tatillon du nombre d’heures des uns et des autres !

Regardons comment fonctionnent d’autres organisations accueillant des groupes de jeunes sur du temps long : une halte-garderie, un centre d’accueil, des colonies de vacances, des centres de formation continue ne s’enferment pas dans des grilles découpant des tranches horaires. Il faut bien sûr une heure d’accueil et une heure de clôture, des temps de présences globaux pour chacun, mais qui peuvent très bien être comptabilisés en journée ou demi-journée. À chaque équipe de s’organiser ensuite pour ajuster les groupes, les durées de prise en charge, de construire des emplois du temps intelligents et souples.

Cela ne se fera pas du jour au lendemain, certes. Mais il faudrait d’abord ne pas aller dans le sens inverse en cherchant à définir trop précisément des horaires qui seraient valables en toutes circonstances au nom d’une prétendue égalité de traitement. Les formules de type décharges de service comme on l’évoque pour l’éducation prioritaire ne font que renforcer la logique des grilles horaires.

Si le métier enseignant a besoin d’être conçu dans un cadre national, c’est dans ses finalités et non dans ses modalités : quelles missions nous demande-t-on de remplir ? Quelle doit être notre contribution aux apprentissages et à l’éducation des enfants et adolescents ? Si le métier enseignant a besoin d’être redéfini, c’est en termes de responsabilités à assumer et non par un carcan juridique. Si le métier enseignant a besoin d’être reconnu, c’est en termes de ressources matérielles et professionnelles mises à disposition par l’institution et non par des gratifications ponctuelles.

Refondons l’école : refusons les cloisons carcérales, les panoptiques et les openspace, élaborons des temps et des espaces mobiles et modulables, dédiés au bonheur d’apprendre.

Patrice Bride
Rédacteur en chef des Cahiers pédagogiques