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Jeudi 15 janvier 2015

Ecole : et maintenant on fait quoi ?

Philippe Watrelot

16 janvier 2015

Après la sidération, après l’émotion, doit venir le temps de la réflexion et des propositions. Depuis les attentats des 7 et 8 janvier, beaucoup de français sont restés dans une sorte de temps suspendu dont ils sortent lentement. Les marches et tous les hommages permettent de faire le deuil. Mais les questions qui se posent alors sont terribles. Sommes nous à la fin ou au début de quelque chose ? Va t-on vers le pire ou le meilleur ?


Je ne vais pas parler ici de sécurité ou de géopolitique ou même de politique (quoique...). Je ne sais parler que d’un seul sujet : l’École et l’éducation.
Je suis un militant pédagogique dont l’association dans laquelle je milite (et que je préside jusqu’à la fin de l’année) s’est donné pour slogan depuis très longtemps “ changer l’École pour changer la société, changer la société pour changer l’École”. Je suis un militant pédagogique qui se rappelle qu’en 2007, Charb nous avait donné un dessin pour illustrer nos premières assises de la pédagogie avec ce titre “Résister et proposer”...

Alors, oui, il faut faire des propositions pour que “le jour d’après”, nous puissions construire une École à la hauteur des enjeux et des défis posés par ce terrible évènement. Pour construire l’École d’après...

Comprendre n’est pas “excuser”

Depuis le jeudi 8 et la minute de silence, on a pu lire de très nombreux témoignages dans la presse sur des incidents qui ont accompagné les moments de commémoration et les cours où le sujet a été évoqué.
L’écueil qu’il faut éviter, me semble t-il, est celui du catastrophisme. Les médias traitent trop souvent l’École sous ce seul angle. Il est bon d’apporter de la nuance et de relativiser. Mais l’inverse est tout aussi dangereux. Il ne s’agit pas non plus de tomber dans l’angélisme et de nier le moindre incident et ce qu’ils nous disent sur l’école...

Passé l’émotion, il faut donc s’interroger et essayer de comprendre les mécanismes qui conduisent un certain nombre d’élèves à ne pas se reconnaitre dans le deuil et surtout pour quelques uns à glorifier des assassins. Il faut s’interroger sur les mécanismes qui conduisent aussi des jeunes, passés par l’École française, à partir pour le “Jihad” et à devenir des meurtriers.
Une précaution toutefois avant d’aller plus loin : chercher à comprendre, traiter ce qui vient de se passer comme un “fait social”, pour reprendre le vocabulaire de la sociologie (que j’enseigne) n’est en aucun cas une forme d’excuse.
On peut analyser les comportements de refus dans les établissements qui oscillent entre la provocation adolescente et la revendication identitaire plus construite comme le signe d’un défaut d’intégration. Ce qui semble dominer dans les réactions, c’est l’identité collective blessée, le sentiment d’humiliation, la stigmatisation, l’inégalité de traitement entre "eux" et "nous", que l’on entend depuis très longtemps dans les groupes d’élèves. Quel que soit le sujet. Dans bien des cas, c’est plus identitaire que strictement religieux.

Comme je l’ai déjà écrit, ce n’est pas que la responsabilité de l’École. Nous payons la facture jamais réglée des émeutes urbaines de 2005 et d’une politique de la Ville insuffisante et incapable de reconstruire de la mixité sociale. Nous payons aussi la facture de la crise économique, du chômage qui exclut et de l’austérité qui a coupé les moyens des services publics et des associations. C’est aussi le fruit des surenchères politiques et de la démagogie qui jouent sur la stigmatisation et la peur/haine de l’autre.

Mais on peut aussi considérer que c’est le produit d’une défaite éducative. La promesse de l’École “républicaine” n’est pas tenue. Pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, l’École ne fait plus sens... Elle remplit mal sa fonction d’intégration et les valeurs qui sont à son fronton sont remises en question dans les actes. Pour la liberté, il faut bien constater que les établissements scolaires font peu vivre la liberté d’expression et le débat. Comment croire à la fraternité quand on constate que les élèves sont discriminés dans l’accès aux stages ? Et quand l’altérité, la connaissance de l’autre est si peu pratiquée ? Mais surtout, comment croire à l’égalité (des chances, des droits...) quand on constate que l’École française a le triste record d’être celle où le milieu social joue le plus dans la réussite au diplôme ? L’ascenseur social est en panne depuis bien longtemps.

Et la question n’est pas “ethnique”. Derrière la grille d’analyse trop facile des communautés, il y a d’abord les classes sociales. Il faut oser dire que l’École d’aujourd’hui fait le sacrifice des enfants des milieux populaires. Il faut constater que l’École est inégalitaire et qu’elle ne permet pas assez à ces enfants de trouver du sens à l’École, dans ses contenus, ses méthodes et dans ses missions. Et que l’exclusion conduit à la violence et la haine.
Si l’on veut construire l’École d’après, il faut tenir compte de ce diagnostic et essayer d’y apporter des réponses pour que notre école change. Durablement. Et pas seulement dans l’instant de l’émotion. La refondation de l’École, c’est maintenant. Ou jamais.

De quelques idées fausses...

Mais avant de faire quelques propositions concrètes, il faut aussi se déprendre d’un certain nombre d’idées fausses à propos des changements dans l’École. Ce sont des représentations qui sont trop souvent entendues dans l’opinion et pour certaines chez les enseignants eux mêmes.

« Les enseignants ne font rien... »
C’est évidemment faux, les enseignants font déjà beaucoup. Comme le dit avec justesse une de mes collègues, la mobilisation citoyenne exceptionnelle montre bien que l’École a quand même transmis les valeurs de la République au plus grand nombre. Et l’on a un peu trop mis de côté les témoignages positifs de ce qui s’est fait dans de très nombreux endroits dans les classes.
En tant que prof de base je suis comme tout le monde énervé quand on dit que l’"École ne fait pas son travail". Mais, avec un peu de recul, je me méfie de l’"esprit de corps" qui conduit à serrer les rangs et à devenir imperméable à la critique même constructive. Une des difficultés des réformes dans l’Education Nationale, c’est que beaucoup d’enseignants prennent comme une attaque personnelle ce qui porte sur l’ensemble du système.
Pour notre part nous avons toujours eu une position critique et engagée et nous pensons que, même s’il ne faut pas tomber dans l’excès de critique, il faut aussi améliorer le système et pointer les défaillances et les insuffisances lorsqu’elles existent

« Il faut plus de fermeté, il faut revenir à l’École d’hier, celle qui a fait ses preuves... »
Ce discours anti-pédagogique que je ne qualifierai plus de “républicain” (car je me sens tout autant républicain que ceux qui le formule) a été très présent sur la scène médiatique. L’opinion est sensible à ce discours nostalgique fondé sur une école mythifiée et la thématique du déclin.
Mais on voit bien aujourd’hui les limites et les impasses d’une École de l’“instruction” alors que les évènements nous montrent la nécessité de l’éducation. On aimerait moins entendre ceux qui moquent avec un certain mépris l’éducation civique et tous ces dispositifs qui “prennent des heures” aux vraies disciplines alors que la nécessité de l’éducation à la citoyenneté apparait encore plus criante.

« Il suffit de le décider pour que les choses changent ».
Le temps de l’École n’est pas le temps du politique. La pédagogie c’est de la patience. Je reprends le très beau titre de billet de blog d’une collègue « La pédagogie de l’urgence ne libère que de l’écume ». Si l’on veut transformer durablement l’École cela ne peut se faire que dans la durée et par la pédagogie dans les classes.
Il faut sortir du fantasme qu’une décision prise en haut va redescendre immédiatement dans tous les échelons de la structure très pyramidale et centralisée de l’École. Bien sûr, il est important que les politiques disent quel est le chemin et l’affirment avec force. Je crois encore à la vertu performative du discours politique. Mais pour en être un acteur et un observateur engagé depuis 33 ans, je crois aussi aux changements “à bas bruit” dans l’École, aux réponses des équipes localement.

« L’École ne peut rien, les inégalités sont ailleurs, il faut changer la société. »
Bien sûr, nous l’avons dit plus haut, il ne faut pas tout mettre sur le dos de l’École. Les inégalités sociales s’imposent à elle. Et les enseignants font leur boulot, du mieux qu’ils peuvent. Mais on peut bien faire son travail dans un système qui dysfonctionne. Et il faut rappeler aussi que l’École produit ses propres inégalités. D’autres pays avec des inégalités sociales comparables n’ont pas une école aussi inégalitaire.
L’école n’est pas responsable de tout, mais elle a ses responsabilités propres et il serait regrettable qu’elle s’enferme derrière le rejet des responsabilités sur « les autres », refusant ainsi de se transformer.
Il ne faut pas se réfugier derrière l’accumulation des préalables qui consisterait à entendre que la société change pour changer soi même et transformer l’École. L’attente du “grand soir” ne dispense pas d’agir chaque matin pour que l’École change...

« L’École peut tout, la solution est dans l’Éducation... »
Il existe la dérive inverse qui consiste à tout attendre de l’École et à lui confier une mission trop grande pour elle. Il ne faut pas tomber dans une sorte de “prophétisme scolaire”. Mais si elle ne peut pas tout, l’École peut beaucoup et doit faire sa part.
Par ailleurs, ne soyons pas “scolaro-centrés”. L’institution scolaire n’est qu’un des éléments de l’éducation des jeunes. Elle est trop souvent encore close sur elle même alors que le travail avec les collectivités territoriales, les associations, les éducateurs, la justice (et même la police !) est indispensable pour envisager les enfants, les jeunes dans leur globalité.
Et puis surtout, il ne faut pas oublier un acteur essentiel. Ce sont les parents, les familles. Si l’on veut (re)donner du sens à l’École, cela suppose de dépasser la méfiance réciproque trop souvent à l’œuvre dans les relations parents/profs. Il faut faire alliance avec les familles et en particulier les plus éloignées de l’École pour lutter contre le décrochage et les phénomènes d’exclusion.

« C’est d’abord une question de moyens. »
C’est un discours assez souvent entendu chez certains collègues Ils ont le sentiment que la responsabilité qu’on prête aux professeurs est inversement proportionnelle aux moyens qu’on leur donne. Il faut tenir compte de ce sentiment et de cette réalité si l’on veut transformer durablement le système éducatif avec l’adhésion de ses acteurs. C’était déjà une évidence avant.
Mais on a envie de dire que pour répondre à la situation qui s’impose à nous, il faut d’abord et avant tout s’emparer des dispositifs et des outils qui existent déjà sans chercher à forcément en inventer d’autres. Et ce n’est pas alors une question de moyens mais de volonté collective et de pédagogie.

Alors que fait-on ?

Pour construire une École à la hauteur des défis, on ne peut se contenter de mesures cosmétiques. Cela s’inscrit dans la durée en s’appuyant sur ce qui existe déjà ou est à venir , en faisant évoluer notre pédagogie mais surtout en travaillant en profondeur sur les finalités de l’École.

Agir sur les contenus
Jean-Michel Zakhartchouk, sur son blog, nous rappelle que le nouveau socle commun va insister beaucoup sur la formation au jugement critique. Former le jugement, voilà bien une des missions fondamentales de l’école commune du XXI° siècle, que certains voudraient limiter pour la grande masse au « lire, écrire, compter ». C’est un objectif qui doit traverser toutes les matières d’enseignement et qu’on doit être capable d’évaluer. Les dispositifs transdisciplinaires sont les plus propices à un travail de ce genre tels que l’histoire des arts. Le futur enseignement moral et civique peut aussi être l’occasion d’une réflexion et d’activités sur toutes ces questions. Tout comme l’éducation aux médias.
Triste ironie. Le 7 janvier c’était aussi l’ouverture des inscriptions pour la semaine de la Presse à l’École organisée par le CLÉMI. Cet évènement est très apprécié et je ne doute pas que cette semaine (qui aura lieu en mars) aura une résonance particulière cette année. Les enseignants de toutes disciplines et les documentalistes peuvent s’inscrire avec leur classe pour recevoir des ressources et travailler avec les journaux papier, la télévision et aussi les médias sur Internet. C’est l’occasion de voir comment se construit une information, quelle est la relation complexe entre les médias et la construction de l’opinion. Ce peut être aussi l’occasion de plus en plus nécessaire de réfléchir à la fiabilité des informations qui circulent sur les sites et les réseaux sociaux et en particulier toutes les thèses complotistes. Je n’oublie pas non plus que Cabu a commencé à dessiner dans un journal lycéen de Châlon sur Marne. J’ai pendant plusieurs années, animé comme adulte référent un journal lycéen. Et je sais l’importance de ce moyen d’expression dans la construction de l’esprit critique mais aussi du sentiment d’appartenance à une collectivité. Or trop souvent ces initiatives sont compliquées par la pesanteur des emplois du temps et surtout la frilosité d’administrations et d’enseignants qui ne voient que les devoirs et oublient les droits des collégiens et lycéens.
L’éducation citoyenne ne passe pas uniquement par l’éducation civique ! Elle doit traverser toutes les matières et s’inscrire dans une pédagogie qui permette à chaque élève de se sentir reconnu.

Agir sur la pédagogie
L’incantation ne satisfait que ceux qui la prononcent. Il ne suffit pas d’énoncer des valeurs il faut les faire vivre.
Si l’on se contente de faire un cours sur les valeurs de la République du haut de sa chaire, je doute que cela ait un effet sur les élèves. Les dispositifs (enseignement moral et civique, ...) que nous évoquions plus haut doivent reposer sur une pédagogie fondée sur le débat comme le proposent aussi les discussions à visée philosophique initiées à l’école primaire.
Plus largement pour lutter contre le sentiment d’exclusion et l’échec scolaire, il importe de développer une pédagogie qui donne du sens aux apprentissages et qui soit la plus explicite possible. Selon moi (mais on a le droit de ne pas être d’accord !) c’est l’enjeu du travail par compétences où, contrairement aux simplifications (je n’ose pas parler de caricatures...) qui en sont faites, il s’agit de doter les élèves d’un ensemble de ressources (connaissances, savoir-faire, savoir-être) qui doivent leur permettre de résoudre des situations complexes et d’être acteur dans leurs apprentissages. Une pédagogie où l’élève se sent reconnu et encouragé à progresser.
La pédagogie ce sont des valeurs mises en action. Favoriser la coopération entre les élèves, l’écoute, la prise de parole, la discussion raisonnée, le débat argumenté... ce sont des choix quasiment “politiques” mais surtout des dispositifs qui permettent à chaque élève de se sentir reconnu et de construire ses apprentissages... Pour mettre en œuvre une école inclusive plutôt qu’une école qui exclut.

Agir sur la formation (et le recrutement)
La formation a été réformée il y a deux ans avec la création des ESPÉ. Aujourd’hui au sein des masters MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) qui sont organisés autour de la préparation au concours en 1ère année de master et autour du stage en responsabilité en 2ème année, il existe une unité d’enseignement baptisée “Culture commune”. Elle a, à mon sens, une place trop faible dans une formation qui reste essentiellement centrée sur la discipline d’enseignement. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une formation qui s’adresse à toutes les disciplines et à tous les degrés (primaire/secondaire) en même temps. Parmi les 16 thématiques à travailler selon un arrêté du 27 aout, figure “Principes et éthique du métier (la laïcité, la lutte contre les discriminations et la culture de l’égalité entre les femmes et les hommes)” mais aussi “Education à la citoyenneté”, “conduite de classe”, “les connaissances liées au parcours des élèves” etc.

C’est donc dans ce cadre qu’on pourrait trouver des réponses aux questions qui nous sont posées par ce qui vient de se passer. Mais malheureusement, trop souvent dans les ESPÉ, ces formations se font sous forme de cours magistraux laissant peu de place aux échanges et aux débats. Au sein de ces formations, il y en a une qui a une importance particulière. Appelée aujourd’hui “gestion de classe et climat scolaire”, c’est une formidable occasion de se former notamment à la gestion des conflits. J’ai animé pendant plusieurs années ce type de module et je proposais de travailler avec une vingtaine de stagiaires par le biais de jeux de rôles et d’étude de cas. Mais là aussi, il faut donner à ces formations les moyens d’exister en petits groupes pour permettre une réelle démarche active. Car là aussi, la question est la même : il ne s’agit pas d’en rester au cours magistral et à l’énonciation des valeurs mais de les faire vivre par une pédagogie active. Sur ce plan, l’apport des mouvements d’éducation et des associations complémentaires peut être un plus.
Les dispositifs existent déjà, il faut donc les rendre plus efficaces. Mais il y a aussi des manques dans la formation. Je suis frappé par le manque de culture sociologique de nombreux enseignants jeunes et moins jeunes. Cela les conduit à naturaliser la difficulté scolaire (« il n’est pas doué ») et à être surpris voire à s’offusquer de manifestations des élèves qui ne sont que le produit du décalage culturel qui existe entre les enseignants et les élèves qu’ils ont en face d’eux. Au passage, cela pose la question du recrutement des futurs enseignants. Créons les conditions, par des aides, par des bourses, pour que les enseignants recrutés soient aussi issus des quartiers et que la mixité sociale soit aussi chez les enseignants. Soulignons aussi que les concours de recrutement laissent peu de place à ces questions .
La formation initiale ne suffit pas. Il faut reconstruire une formation pour tous les personnels. Aujourd’hui la formation continue est indigente. Il faut redonner des moyens pour des formations pédagogiques et interdisciplinaires sur les thèmes évoqués plus haut mais plus largement sur tout ce qui permet de lutter contre l’échec scolaire. Il faut aussi proposer des formations à la prise en compte de ce que l’on appelle les “questions sensibles” (fait religieux, enseignement de la Shoah, travail sur les stéréotypes de genre, théorie de l’évolution...)
Peut-être que sur toutes ces questions de formation, le bon niveau d’intervention est celui de l’établissement. On apprend que de nombreux établissements programment dans les jours qui viennent des réunions de débriefing avec les enseignants. C’est à ce niveau là qu’on pourra faire le bilan de ce qui vient de se passer, mutualiser les expériences et les outils et réfléchir collectivement au suite.

Agir sur les finalités de l’École : une école plus juste et plus efficace
Je l’ai déjà écrit, il a manqué un slogan à la refondation. On n’a pas assez insisté, à mon avis, sur la nécessité de lutter contre les inégalités et de combler le fossé qui existe avec les élèves des milieux populaires les plus en difficulté. Les résultats de PISA à la fin de l’année 2013 n’ont pas créé le choc suffisant. Et si ce choc était aujourd’hui ? Si on prenait enfin conscience qu’à force de maintenir une École injuste et qui ne remplit plus sa promesse démocratique, on crée le risque potentiel de nouvelles crises, d’émeutes et de radicalisations ?
Inscrivons explicitement la lutte contre les inégalités dans les missions des enseignants. Faisons de ce critère un instrument d’évaluation des enseignants et des établissements. Rendons obligatoire la formation continue sur ces sujets. Intensifions la prévention contre le décrochage. Que la ministre aille aussi jusqu’au bout sur le projet de répartition des moyens en fonction de la composition sociologique des établissements.
Et si on donnait aussi un peu plus de pouvoir d’agir aux équipes enseignantes dans les établissements au plus près du terrain ? Notre système manque d’efficacité car il est beaucoup trop hiérarchique et centralisé. Les réponses à la crise sociale qui est devant nous doivent être trouvées au niveau local. Elles doivent être aussi trouvées en y associant tous les partenaires de l’École et en premier lieu les parents. Reconstruire du sens et de l’envie pour l’école passe forcément par un travail important avec les parents.

Laïcité
Il serait surprenant que nous n’abordions pas le thème de la laïcité. Il y a eu la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’École. “Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.” dit cette loi. Dans chaque établissement scolaire, depuis 2013 est aussi affichée une “charte de la laïcité”. C’est un symbole fort. Il faut relire et appliquer ce qui est dit dans cette affiche. On y parle de rejet de toutes les discriminations, on y affirme qu’aucun sujet n’est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. On y réaffirme aussi les principes de la liberté d’expression et de la nécessité de faire vivre la laïcité au sein des établissements. Faut-il en rajouter ? Faut-il aller vers plus de sévérité ? Je ne le pense pas.
Le danger récent c’est celui du développement d’une laïcité radicale et qui devient alors identitaire. Avec le risque de renforcer les phénomènes d’exclusion et le sentiment de stigmatisation. Comme le dit le spécialiste Jean Baubérot dans une récente interview « il ne faut pas que la laïcité ait l’air de favoriser une religion »
La laïcité bien comprise, me semble t-il, repose sur l’altérité et la tolérance. C’est à dire la construction d’un espace qui donne sa place à chacun et qui le reconnaisse dans sa diversité. La connaissance du fait religieux est alors un moyen d’aller vers une meilleure connaissance de l’autre. La République repose aussi sur la défense de la liberté de conscience et la non discrimination. C’est cette laïcité là qu’il faut faire vivre dans nos établissements dans le cadre législatif actuel.

Plus rien ne sera jamais comme avant... ?

C’est une conclusion mais cela aurait eu sa place dans le chapitre sur les idées fausses. Car ce n’est pas aussi simple. L’École comme les autres composantes de la société évolue lentement même si quelquefois des chocs la font bouger plus vite. Donnez nous du temps !
Mais il faut malheureusement ne pas oublier que cette phrase “plus rien ne sera jamais comme avant” a déjà été prononcée de nombreuses fois. Je me souviens des attentats de 1995, du 11 septembre 2001, du 21 avril 2002, des émeutes urbaines de 2005... À chaque fois, cela a interpellé l’École et la société et on a pu lire et dire cela.... Et ce constat n’incite pas à l’optimisme puisqu’on peut se dire qu’il y a eu déjà tant de rendez vous manqués.
Mais au pessimisme de la raison, il faut opposer l’optimisme de l’action. Agir “ici et maintenant” en se saisissant des leviers qui existent, en s’autorisant à innover et à bousculer quelques habitudes et pesanteurs administratives. Je ne veux pas rajouter “janvier 2015” à la longue liste des occasions manquées...
Si j’étais fataliste, si je ne pensais pas que mon action peut faire changer (un peu) les choses, je ne serais pas enseignant !