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Primaire : un livre de la rentrée

Dans la classe. Une année à l’école primaire

Alain Amariglio

8 septembre 2014

Nous avons remarqué ce livre qui parle de la classe, de l’intérieur, dans son quotidien, à travers le regard d’un enseignant qui ne débute pas sa vie professionnelle mais sa vie dans la classe. Et des portraits d’élèves, sous le pinceau d’un humour tendre. Recension et interview de l’auteur.


« Tiens, si tu veux, lis ce livre pendant les vacances », dit mon amie. En chemin, le titre Dans la classe me saute aux yeux. « Ah non ! pas pendant les vacances ! ». Mais pour le moment, je le tiens et je n’ai rien d’autre à lire dans les transports.

« Etre utile et enseigner » voilà la décision prise par Alain Amariglio après un détour par la direction d’entreprise. Intéressant ! Héritier en ZEP d’un double niveau CE2-CM2, il nous fait vivre son rêve qui, grâce à son humour, ne se transformera pas, dans la durée, en cauchemar.
Et voilà que je veux en savoir plus !

Ses portraits d’élèves sont vivants et attachants : Quentin qui ne veut pas apprendre, Yacouba qui a peur, s’il est méchant, de rester bête, Mamadou qui promet qu’il « va se concentrer de la mémoire », Katia qui ne veut pas être gagnée par la « désabusion », Stella qui, « si elle rate ( elle veut devenir paléontologue), voudrait être Présidente de la république » et Léopoldine (Marlène Dietrich dans Témoin à charge), alternent avec un questionnement pédagogique aigu et juste mais le plus souvent solitaire : rendre les élèves disponibles, réapprendre à penser seul, surfer sur l’enthousiasme des élèves...

Je fais mienne sa question : « Ce métier est-il possible, en vrai ? ». Sa grande intelligence, sa générosité désintéressée, sa sensibilité toute en pudeur, sa passion pour la transmission qui lui permet d’offrir à ses élèves les « merveilles et trésors » dont il est riche : Mythologie grecque, Brassens, Visite du Louvre, du Musée Carnavalet sont autant de réponses à sa question dans une institution qui le laisse sans réponse « Et mes questions ? ». Je n’en reviens pas … c’est déjà fini !

« Un poète, c’est quelqu’un qui parle à moitié en français et à moitié en poésie », avait lancé un jour Amadou. La poésie de l’écriture d’Alain Amariglio en fait un de ces maitres qu’on aurait aimé avoir et que des générations d’élèves (espérons-le) aimeront.

Agnès Pires

 

Questions à Alain Amariglio

Le regard que vous posez sur les enfants de votre classe est empli de tendresse et d’étonnement. Qu’est-ce qui l’explique ?
L’enfance elle-même. C’est elle qui rend ce métier si beau. La salle de classe et sa vitalité naturelle sont le vrai sujet du livre. Bien sûr, je décris aussi parfois notre institution et sa grisaille, et ce contraste est un des grands paradoxes de l’Education Nationale.
Mes élèves sont à un moment un peu mystérieux, où tout peut les intéresser. Ils vivent au présent avec intensité et découvrent le monde dans un mélange détonnant d’impatience, d’exigence, de poésie, d’émotions violentes. Leur mode de pensée est en construction mais produit des résultats auxquels les adultes ne sont plus habitués, par exemple dans cette recherche systématique de la cohérence de toute chose, en vérifiant les règles, cherchant les exceptions, traquant les illogismes ou les incohérences de notre monde, qui n’en manque pas. Cet état d’apprentissage permanent les rend souvent capables du meilleur, parfois du pire mais, c’est vrai, toujours étonnants.

Dès le tout début du livre, vous parlez souvent des parents, de l’entourage. Comment l’ensemble école, familles, quartier, s’articule-t-il ?
C’est un sujet délicat. Il est important que l’école fasse de la pédagogie et communique le plus naturellement possible avec les parents. Il est essentiel que les parents s’en remettent à elle avec confiance pour l’instruction de leurs enfants. Ce qui exclut toute forme d’ingérence ou de consumérisme. Et suppose des échanges sincères et fluides, mais aussi institutionnels et ancrés sur la mission de l’Ecole : l’instruction. Au contraire, par exemple, de nombre de conseils d’école centrés sur le « périscolaire » : la cantine, la kermesse, le lave-vaisselle… D’où le sentiment confus et chaque jour renforcé que l’Ecole est un lieu de prestation de services comme les autres, un centre de loisirs, voire un commerce. Or c’est une de nos institutions les plus vitales, plus facile à détruire ou à dissoudre qu’à reconstruire. Attention.
L’évolution n’est pas favorable. Elle pourrait l’être si l’Ecole était plus forte, parvenait encore à rayonner. Mais il me semble que sa faiblesse, dont les causes sont multiples, est l’un des symptômes d’une faiblesse plus générale, celle de l’Etat.
Sur un plan pratique, il me semble que le plus important, c’est la cohérence. Parents et enseignants devraient placer très haut dans leurs priorités cet objectif majeur : préserver la cohérence du monde des adultes vu par les enfants. Quitte à, parfois, en rabattre un peu, non sur les principes, mais sur les égos. On sous-estime les effets ravageurs d’une petite phrase, lâchée dans un moment d’agacement, mais qui continuera de faire son chemin dans la tête de l’enfant bien après qu’on l’aura oubliée. Les adultes, tous les adultes, doivent faire des efforts.

Votre parcours professionnel n’a pas été rectiligne puisque vous étiez ingénieur en informatique, avant de devenir professeur des écoles. Qu’est-ce que cela apporte de changer de métier ?
Je ne sais pas.
Il m’est difficile de faire la part des choses entre mon expérience propre, et celle que j’aurais, de toute façon acquise si j’avais fait d’autres choix professionnels. Il peut même m’arriver de regretter n’avoir pas enseigné toute ma vie. Je serais à cette heure un professionnel beaucoup plus accompli, là où j’ai le sentiment de demeurer un débutant.
D’un autre côté, mon parcours m’a donné un certain recul sur les prises de décision, les situations tendues, les organisations… Ce qui me permet, je pense, de résister assez bien à l’infantilisation que l’on rencontre dans cette grande maison. Je la déplore autant que mes collègues, mais j’en souffre moins. Lorsqu’on a traversé des crises dont l’enjeu était la survie d’une entreprise, on relativise certains froncements de sourcils de tel inspecteur en manque de légitimité.

Votre longue expérience de responsable d’une start up vous donne un regard aigu et plutôt sévère sur le management dans l’éducation nationale, sur l’accompagnement des personnes surtout. Quelles seraient d’après vous les clés pour que tout se passe mieux ?
Sévère, en effet. Lorsque je travaillais dans une start up, j’avais l’impression que notre petite taille nous empêchait d’accompagner les employés aussi bien qu’il l’aurait fallu pour les aider à résoudre les problèmes qu’ils rencontraient, répondre à leurs inquiétudes, encourager leurs ambitions, préserver leur enthousiasme. Ces sujets sont inexistants à l’Education Nationale. Pour que tout se passe mieux, il faudrait s’en occuper vraiment, au-delà de l’autosatisfaction et des formules creuses dont nous sommes saturés. Accompagner plutôt que d’infantiliser. C’est plus important que de nombreux sujets dont on amuse la galerie. Combien de mois entre deux débats sur la morale à l’école, ou l’informatique à l’école ?
J’y vois un autre paradoxe de notre maison : mal organisée, elle est confrontée à de tels problèmes que, pour compenser ses manques, elle s’en remet surtout au dévouement de ses agents. Leur talent et leur motivation suppléent au manque de moyens, sans quoi la situation serait bien pire. Mais l’Education Nationale ne fait rien pour entretenir ce dévouement. Et pourtant il est devenu son principal moteur et la dernière chance des élèves. Je ne sais pas combien de temps cela peut durer. Romain Gary écrivait que certains pneus crevés peuvent faire encore mille kilomètres…
Heureusement qu’il y a la salle de classe ! C’est le principal attrait de notre métier et elle a inspiré l’essentiel de ce livre.