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N° 549 - Usages des livres jeunesse

Bulles de femmes

Camille Roelens

De l’intérêt de mobiliser un corpus de bandes dessinées pour une déconstruction bienveillante des stéréotypes de genre.

La représentation des femmes en bande dessinée évolue considérablement dans la courte histoire de cet art, et les fictions historiques mettent en scène des personnages féminins à des époques très diverses. De plus, il y a une histoire de l’émancipation féminine, et à chaque époque ses stéréotypes, ses revendications, ses controverses. Autrement dit, du choix du corpus dépend dans ce cas en grande partie de la possibilité de montrer à la fois d’où vient l’idéal d’égalité des genres, quels obstacles ont dû être dépassés et lesquels ne le sont pas encore. De même, il est parfois nécessaire d’aller, pédagogiquement, du plus évident au plus implicite ou insidieux. Ajoutons ici qu’un avantage de la bande dessinée est que, mariant texte et dessin, elle permet de confronter la représentation graphique des personnages aux discours que l’auteur leur fait tenir et aux propos que les autres personnages leur adressent. Cela offre un large spectre de stéréotypes de genre à interroger, des conceptions de la beauté à celles du rôle social, du rapport respectif des personnages masculins et féminins à l’amour, à la séduction, à la peur, à l’effort, etc.

Comment construire son corpus à l’aune de ces enjeux et de ces réflexions ? Comment le traiter ensuite ? Il semble qu’une approche historique de la représentation des femmes en bande dessinée offre un panorama à la fois dense et aisément accessible et mobilisable des évolutions de l’émancipation féminine comme des problématiques saillantes de chaque époque, la nôtre y compris. C’est donc autour de ce choix méthodologique que la suite du propos sera articulée.

L’intérêt d’une approche historicothématique

Servantes, mères, épouses, etc.

L’inclusion au corpus de certaines représentations que l’on pourrait qualifier de radicalement stéréotypiques de la féminité (œuvres généralement publiées entre 1900 et 1975) interpelle de façon la plus directe et évidente les élèves. Des questionnements du type « comment une telle vision était possible ? » peuvent alors émerger, et l’introduction à ce stade d’une chronologie des principales étapes de l’émancipation féminine renforce souvent la stupeur des élèves, les poussant à approfondir leur questionnement.

On peut remarquer un glissement entre ces femmes uniquement mères, épouses ou servantes (voire sorcières) et les personnages féminins secondaires qui émergent au milieu des années 1960. Elles sont certes secrétaires, coquettes, surémotives parfois, mais accèdent également à l’emploi (tertiaire, qui plus est), sont actives, évoluent dans leurs fonctions. Apparaissent aussi des héroïnes telles que Natacha, hôtesse de l’air au physique avantageux, avec une force de caractère et d’initiative qui lui fait tenir tête aux personnages masculins. La position d’entredeux de ces personnages est prompte à faire naitre chez les élèves des débats pour savoir si ces femmes peuvent être perçues ou non comme libres ou comme procédant d’une construction stéréotypique. L’étude de ces œuvres permet souvent aux élèves de prendre conscience du changement considérable qu’ont induit les progrès des droits des femmes et la fin d’une légitimité longtemps conservée de la hiérarchie des sexes et des générations dans la famille et la société. Les obstacles auxquels se heurtent ces héroïnes de fiction dans leur quête de liberté aident souvent le public visé à identifier ce qui peut entraver l’égalité entre femme et homme, hier mais aussi aujourd’hui.

Tournants ?

Dès la fin des années 70, se produisent plusieurs évènements qui contribuent à changer les représentations des femmes dans la bande dessinée francophone adulte (premières auteures stars femmes, messages féministes dans les romans graphiques), mais il semble que cette inflexion soit plus tardive dans la bande dessinée jeunesse, bien que la série Rahan mette assez tôt en scène des personnages féminins plus complexes et qu’Arc-en-ciel, meilleure amie du héros éponyme de Yakari, échappe assez tôt aux stéréotypes décrits ci-avant (cependant, le caractère anachronique ou exotique de ces représentations rend parfois compliqué pour les élèves l’établissement de lien avec l’histoire contemporaine de l’émancipation féminine).

Une égalité formelle, localisée, conditionnée ?

Actuellement, les héroïnes ont acquis un rôle de premier plan, y compris dans les œuvres de jeunesse, et l’on y retrouve certains éditeurs militants (tel Gulf Stream et sa série Rouge Tagada), comme l’on pouvait rencontrer des auteurs militants parmi les grands noms du roman graphique adulte des années 70-80. Dans les parutions les plus récentes, la critique des inégalités et stéréotypes de genre semble souvent se déplacer vers le traitement de trois types de préoccupations : des libertés formellement garanties qui, via le maintien de nombre de stéréotypes, aboutiraient à des inégalités de fait (voir notamment les œuvres d’Emma, Un autre regard, sur la charge mentale) ; la nécessité de déconstruire également les stéréotypes liés à l’orientation sexuelle et plus spécifiquement à l’homosexualité féminine ; le contraste entre l’universalité supposée des droits de l’homme et ce que demeure la condition féminine dans une vaste partie du monde. L’appui sur la bande dessinée, perçue souvent par eux comme un médium entre le sérieux et le ludique, permet de dépasser d’éventuelles inhibitions à aborder ces thèmes.

Établir un réseau de personnages féminins de bandes dessinées permet aussi de contribuer à un autre attendu programmatique : permettre aux élèves de se constituer une culture littéraire, en lien avec d’autres intercesseurs culturels (cinéma, roman, album) autour de l’idée de « construction » des stéréotypes.

Suggestions de mise en œuvre

Pour travailler plus spécifiquement, dans le cadre de ce que les Instructions officielles désignent comme « réfléchir sur les stéréotypes de genre », sur les représentations du rôle de la femme dans la société et la corrélation possible avec la représentation graphique des héroïnes, par exemple avec des élèves de cycle 3 ou 4, mobiliser les séries Boule et Bill, Gaston Lagaffe et Les Culottées semble un choix pertinent. Mobiliser des classiques comme les deux premières séries citées revêt un côté pratique : beaucoup de CDI et de BCD (bibliothèque centre documentaire) les possèdent.

Cela permet tout d’abord d’aborder la question du travail féminin. Le rôle de femme au foyer de la mère de Boule semble aller de soi, en particulier dans les premiers albums de la série, alors que le travail du père est un élément scénaristique récurrent. Le plus souvent, les élèves repèrent cette donnée, le cas échéant, donnent en contrepoint des exemples de personnages de père s’occupant des enfants (par exemple celui du manga Dad). Physiquement, les élèves rapprochent parfois la mère de Boule d’une « princesse Disney » ; une comparaison avec la représentation de la Schtroumpfette ou de Falbala dans Astérix permet de voir que cela n’est pas un choix graphique propre à Jean Roba, mais un stéréotype de genre. Une photo de Brigitte Bardot permet aussi de comprendre la construction de ce stéréotype graphique.


Roba (1969). 60 gags de Boule et Bill, tome 5. Marcinelle-Charleroi : Dupuis, p. 12 et 52.

Quant au rôle de la femme dans la famille et la société, une comparaison avec le personnage de Bonemine dans Astérix (ménagère et gardienne du foyer) ou de madame Legrand dans Jo, Zette et Jocko (image de mère chrétienne et dévouée à son mari, l’ingénieur Jacques Legrand, et à ses enfants) permet de rendre sensible un nouveau stéréotype, ce que Simone de Beauvoir appelait « les trois K, Kinder, Küche, Kirche » (enfants, cuisine, église). La confrontation de ces planches à des publicités d’électroménager est également féconde

La rédaction de Spirou, mise en scène dans la série Gaston Lagaffe, marque ici une forme d’étape intermédiaire dans la représentation des femmes dans la bande dessinée jeunesse. Demander aux élèves de dresser une liste d’adjectifs pouvant qualifier la secrétaire de Lebrac, notamment dans l’album La Saga des gaffes (1982), permet aux élèves de prendre conscience d’une évolution par rapport aux types de personnages féminins susmentionnés. « Belle », « amoureuse » (de Lebrac), « charmeuse », mais aussi « bricoleuse », « rigolote », « joueuse » (de jeux vidéos), « engagée ».


Franquin, A. (1982). La saga des gaffes. Marcinelle-Charleroi : Dupuis, p. 18 et 44.

La série des Culottées de Pénélope Bagieu, proposant trente portraits au large empan historique et géographique, est une ressource majeure non seulement pour travailler les trois enjeux pointés ci-avant des rapports entre femmes et hommes (égalité de droit versus inégalité de fait dans les démocraties occidentales ; questions du genre et de l’orientation sexuelle ; droit des femmes dans le monde), mais aussi pour interroger plus spécifiquement la place des femmes dans l’Histoire (y compris de la pensée et des sciences) et la représentation du rôle des femmes dans la société, tout particulièrement les questions d’orientation professionnelle et le rapport à la maternité.

Compléter les corpus précédemment décrits par une étude du portrait de la vulcanologue Katia Krafft est en effet d’une grande richesse. L’enjeu n’est plus le travail féminin en soi, mais le choix d’une profession. Katia choisit son conjoint, assume de ne pas vouloir être mère du fait du mode de vie que lui impose sa passion pour les volcans, s’attache à vulgariser, à susciter des vocations

Mère dévouée ou blonde sensuelle, se contentant d’être belle et de susciter la pâmoison des hommes, secrétaire dans une rédaction sans aucun cadre féminin, mais déjà plus émancipée, scientifique de renom et star sans strass ni talons, l’approche historicothématique prend ici tout son sens.

Camille Roelens
ATER à l’ESPE, site de Valenciennes, laboratoire Recifes, doctorant à l’UJM Saint-Étienne, laboratoire ECP, ED EPIC

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