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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Apprendre caméra en main

Caroline Fage

4 octobre 2018

Éducation musicale, arts plastiques, l’art est parfois uniquement un créneau inscrit dans l’emploi du temps. Seuls quelques élèves mordus poursuivent ensuite dans des sections spécifiques. Et les autres ? Caroline Fage est professeure de lettres au Lycée Le Garros d’Auch. Enseignante en option facultative et enseignement de spécialité de cinéma, elle raconte, à travers les projets qu’elle mène, les apprentissages et l’ouverture qu’amène l’art.


Elle a commencé sa carrière à l’orée des années 2000 dans un collège rural de Martinique classé en zone d’éducation prioritaire. L’établissement est neuf, l’équipe jeune, encadrée par un principal chevronné qui l’accompagne. Les projets culturels fleurissent. « J’ai fait mes armes là-bas avec des projets artistiques avec des comédiens, des écrivains, des conteurs, menés avec des collègues d’autres disciplines. » Enseignante en lettres, elle participe aux activités du CLEMI où elle apprend auprès du formateur, se forme à son tour à l’analyse de l’image, suit des modules à l’Université en lien avec le cinéma. Elle passe la certification complémentaire pour enseigner en option artistique.

En 2007, elle obtient un poste de lettres et audiovisuel au lycée Le Garros d’Auch. Situé en bordure d’un quartier défavorisé, dans « la ZUP » comme le disent les habitants de la ville, l’établissement est polyvalent, associant des filières professionnelles en bâtiment, des sections technologiques et générales. Il est précurseur avec une option cinéma ouverte en 1984. L’enseignante apprécie cette antériorité, la mixité des publics et le travail d’équipe, pour elle si important, qui mêle enseignants techniques et de matières générales. Elle appréhende un peu ses débuts en tant que professeure de cinéma mais se sent vite rassurée dans un lycée où la culture fait pleinement partie du projet d’établissement et recueille le soutien de la DRAC. Une option cirque est également présente, tout comme les arts appliqués en lycée professionnel. « Le mélange des filières est une vraie richesse et l’ouverture culturelle un levier que l’on défend. »

La spécialité cinéma est proposée en filière littéraire avec cinq heures par semaine dans l’emploi du temps. Les secondes générales et technologiques peuvent suivre une option facultative. Pour les lycéens professionnels, l’absence de valorisation dans le bulletin et le parcours scolaires freinent leur accès. Mais toutes les premières et les terminales peuvent participer à l’atelier de deux heures organisé le mercredi après-midi, où se retrouve un groupe éclectique composé d’élèves de l’option et d’autres qui se familiarisent là avec les techniques et l’écriture cinématographiques. L’activité ouvre des portes vers des métiers techniques de l’audiovisuel pour des lycéens de filière technologique. Le mélange des classes incite à travailler pour un projet commun.

Option festival

La participation aux rencontres lycéennes de vidéo à Bagnères de Bigorre dessine un fil rouge pour l’année. Par petits groupes, les élèves réalisent un court-métrage de sept minutes trente sur un thème imposé, « étincelles » cette année. Les réalisations sont ensuite proposées à la sélection. Retenus ou non, tous les participants assisteront au festival, qui s’ouvre sur le monde entier.

Le travail commence par un brainstorming pour trouver en collectif les interprétations du thème qui seront l’objet des films. Les groupes se constituent selon les envies. Le mercredi après-midi, au-delà du programme de cinéma, il y a surtout un goût d’apprendre l’audiovisuel, une curiosité partagée et enrichie des différences. Tout au long de l’année, les participants vont voir des films liés au thème du festival. L’ouverture culturelle et le collectif sont là encore en note dominante. Réalisé collectivement, le court-métrage sera présenté individuellement au bac avec pour chacun la mise en relief de sa participation dans un projet conçu à plusieurs.

Pour la filière littéraire spécialité cinéma, la dimension collective est là, plus fortement encore. L’équipe d’animation est la même, incluant une seconde enseignante, Emmanuelle Meignan et Marie-Pierre Lafargue, une intervenante de l’association Ciné 32, présente dans tous les projets audiovisuels de l’établissement. Le partenariat est historique, inclut des cours pour les élèves de la spécialité, des places gratuites pour la moitié de la programmation de la salle et, pour toutes les classes volontaires, une participation au programme « Lycéens au cinéma ». La filière attire des jeunes au-delà de Auch et la motivation lie les parcours et horizons différents, les internes venus d’ailleurs et les adolescents grandis ici.

Devant le Ciné 32

« Un des enjeux est de les amener à être autonomes pour réussir leur projet de court-métrage pour le bac, à les accompagner vers une autonomie d’un point de vue technique et à une responsabilisation. » Caroline Fage explique qu’un trousseau de clé est à la disposition des élèves de la spécialité à la loge du lycée afin qu’ils puissent accéder aux salles dédiées en dehors des heures de cours, pour avancer leur projet. En sept ans, dit-elle, elle n’a constaté quasiment aucune dégradation. « On a l’impression que le lieu est à eux, ils l’investissent, le personnalisent avec des affiches par exemple. » Les lycéens sont associés au choix du matériel, depuis la définition des besoins jusqu’à l’étude des devis. L’enseignante mesure leur plaisir à apprendre au Garros par le nombre d’anciens élèves qui reviennent dans des moments formels, comme les journées portes ouvertes ou les forums de présentation des cursus entre pairs, mais aussi pour des coups de mains apportés aux moments opportuns.

Ouverture sur le quartier

La dimension collective et l’ouverture se vivent également au travers d’un projet tutorat mené avec la classe de CP de l’école primaire voisine et son enseignant, Emmanuel Veneau. L’école est située au cœur du Garros, quartier classé prioritaire où habitent un grand nombre de familles défavorisées, avec cette particularité de se situer dans un environnement à dominante rurale. Les enfants ont du mal à se projeter dans un avenir scolaire au long cours, voient le lycée voisin comme un espace inaccessible, à la limite de l’interdit. Les lycéens de leur côté vont très peu dans le quartier. Au-delà de la différence d’âge, le projet associe deux univers proches géographiquement et pourtant étrangers.

Les professeurs imaginent la création « d’une sorte de chaîne verticale de transmission » propre à ouvrir les frontières invisibles. Le travail de collaboration se déroule tout au long de l’année. Il commence par l’accueil de la classe de CP au lycée. « C’est un moment fort et drôle avec la venue de jeunes enfants. Il y a une certaine attente de l’équipe éducative et des élèves car les visites se font depuis quelques années. » Les lycéens de la spécialité cinéma effectuent la visite et préparent une projection pour montrer aux enfants différentes formes filmiques. Ils ont reçu auparavant une formation sur l’animation de séances auprès des petits par le partenaire culturel Ciné 32 qui assure des interventions en milieu scolaire.

Dans un deuxième temps, les élèves de primaire se lancent dans l’écriture. Les lycéens encadrent ensuite des petits groupes pour mettre en forme, scénariser et préparer la demi-journée de tournage. « Cela responsabilise les lycéens. Ils ont un peu la pression notamment lorsqu’il faut montrer comment utiliser le matériel. » Une projection des réalisations est organisée au cinéma à laquelle les parents sont invités. « C’est un projet enthousiasmant avec des moments de grâce pédagogique. On prépare tout avant et pendant les séances, on laisse faire, on regarde. »

En atelier avec des CP

L’an passé, le collège Mathalin, voisin, était associé. La difficulté de mêler trois âges différents a amené à revoir différemment les collaborations. Les partenariats sont cette année disjoints avec le projet de tutorat lycée-CP qui se poursuit et un autre partagé avec le collège autour du film-canular diffusé le 1er avril par Arte, Le fils de Néanderthal. Ce dernier permettra d’explorer à la fois la théorie du complot, la manipulation de l’image côté lycée et l’histoire de l’Homme côté collège, dans le cadre d’un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) animé par un professeur de sciences et la professeure documentaliste.

Une junior association et un festival

De la section littéraire spécialité cinéma, un festival de court-métrages est né à Auch. Il ouvrira les 16 et 17 novembre prochains sa 8er édition. L’idée est née lors d’une participation aux rencontres internationales des écoles de cinéma de Poitiers, où des néo-réalisateurs viennent présenter leur film et témoigner de leur parcours. Trois lycéens du Garros, soutenus par un surveillant, lui même ancien étudiant en BTS du lycée, ont alors envie d’organiser à leur tour un festival de court-métrages amateurs. Ils créent une Junior association, reçoivent l’appui de la Direction départementale de la cohésion sociale et de la mairie notamment ainsi que le soutien logistique de lycée. L’adresse de l’association est dans l’établissement qui met aussi à disposition son auditorium pour la demi-journée dédiée aux scolaires.

Le succès grandit d’année en année, et a évolué au fil des années jusqu’à s’élargir aux productions professionnelles. Cette année, ce sont plus de 1000 films qui ont été reçus. Caroline Fage regarde l’initiative grandir, s’étoffer, gagner en notoriété, apprécie l’enthousiasme qui entoure le projet. « Dès le début, l’idée était de les laisser gérer comme ils le souhaitaient, de ne pas marcher sur leurs plates bandes. Aujourd’hui, c’est comme un passage de flambeaux, avec les anciens qui organisent et le recrutement de lycéens pour aider et s’impliquer. »

Son approche artistique colore sa façon d’enseigner, y compris lorsqu’elle intervient en lettres auprès de classes de seconde et de BTS (brevet de technicien supérieur). Elle voit la complémentarité comme une chance de relier les œuvres littéraires et cinématographiques, de susciter une ouverture en investissant la culture sous des formes multiples. Elle co-anime avec un collègue d’arts appliqués un enseignement d’exploration en arts visuels mêlant, entre autres, la photo et le design. Elle inscrit ses classes dans le dispositif « Jeunes au cinéma », favorise les rencontres avec des réalisateurs avec la complicité de Ciné 32. Car, pour elle, le cinéma et les arts en général sont une belle fenêtre vers les apprentissages et l’émancipation.

Monique Royer

Les films réalisés par les élèves et l’option cinéma audiovisuel du lycée du Garros

Le festival de court-métrages d’Auch

Portrait d’Emmanuel Veneau

Sur la librairie

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Quel cinéma !
Un dossier pour aborder le cinéma d’une part comme un objet culturel, support d’apprentissages, élément d’un patrimoine à partager, apprécié largement, mais abordé selon des modalités socialement différenciées ; d’autre part comme une pratique très accessible à l’ère du smartphone, occasion de développer des compétences.
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