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Charlie hebdo

Entretien avec Charb en mars 2013

Soutien

7 janvier 2015

Stupéfaction de toute la France devant l’horreur des images, des faits. Charlie hebdo attaqué pour ses idées. Les hommes et femmes de Charlie hebdo décimés.
Que dire ? Que faire ? Nous souvenir de l’entretien que Charb nous avait accordé en 2013, dessinateur pour les Cahiers pédagogiques chaque mois depuis vingt ans, relevant d’un trait l’actualité de l’éducation, de ses acteurs.


«  Dessiner m’a appris la patience.  »

« Et vous, comment apprenez-vous ?  » Cette fois-ci, c’est Charb qui s’est prêté au jeu de l’entretien, comme il se prête au jeu de dessiner pour les Cahiers depuis vingt ans.

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Le dessin de Charb à paraitre
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Quelle est la première chose que vous ayez apprise et dont vous gardez le souvenir ?

Ce n’est sans doute pas la première chose, mais c’était suffisamment marquant, et même douloureux, pour que je ne l’oublie pas, même aujourd’hui : c’est l’écriture à la plume. Je suis dans les derniers à avoir connu cela à l’école, en même temps que le stylo. Ah, le stylo ! Ça allait bien ! Mais la plume qui arrachait les feuilles et faisait des pâtés partout… Je me souviens que là, pour la première fois, je me suis dit : «  Je n’y arriverai jamais.  »

Et puis en plus, pas de chance, c’était la fin de la plume et ça ne vous a jamais servi ! Est-ce que d’autres choses, enfant, adolescent, vous gênaient ou vous aidaient à apprendre ?

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Il me semble que rien de particulier ne m’aidait ou ne me gênait, que rien ne me dégoutait vraiment (à part les maths !), mais que rien ne me donnait particulièrement envie non plus d’apprendre. Oui avec les maths, j’ai eu un blocage. Définitif. Ah ! En maths, je me souviens d’un apprentissage particulier qui ne passait pas. C’est en 6e seulement que j’ai compris le système pair et impair. Parce qu’en primaire, l’institutrice nous apprenait cela avec des briques rouges et bleues. Pour elle, rouge c’était pair. Mais pas pour moi ! Il a fallu me l’expliquer autrement pour que soudain, et je m’en souviens encore, ça produise un déclic chez moi.

Ce qui me plaisait, je crois que c’était écrire, raconter, dessiner déjà aussi. Mais rien ne m’y aidait vraiment, ça venait naturellement. C’était normal de dessiner, notamment. Ça a commencé en maternelle, comme ça. Et puis je suis devenu plus assidu en 4e, dans le journal du collège. Là, j’ai compris que j’étais capable de raconter des choses aux autres, mais pas seulement à mes copains de classe sur un petit papier qui circulait dans la classe, non. Je pouvais partager des idées bien plus largement. Ah ! D’ailleurs, c’est à ce moment-là que j’ai rencontré les Cahiers pédagogiques, puisque la responsable du journal, Sylvie Premisler, en faisait partie.

Et là, vous en avez pris pour vingt ans ! Que faut-il apprendre pour savoir dessiner, selon vous ?

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La patience. Parce que le résultat n’est pas immédiat, même quand on a de grandes facilités à dessiner. Il faut recommencer, et recommencer encore. Beaucoup dessinent jusqu’au collège et arrêtent à cause du temps que cela prend et de la patience que cela demande. «  À quoi ça va me servir ?  », se disent-ils, comme moi je me suis d’ailleurs dit pour les maths.

Et qu’est-ce que dessiner vous a appris ?

Pour le coup, la patience. Et également l’impossibilité de s’ennuyer. Quand on dessine, on se raconte ses propres histoires. On s’occupe tout seul. Jamais je n’ai souffert de la solitude. Maintenant encore, quand je suis au bord de la solitude, je griffonne.

Diriez-vous que dessiner est devenu pour vous une activité exclusive ?

Oui je peux le dire. À égalité avec l’écriture tout de même. Dessiner, j’y passe le plus gros de mon temps, mais je ne fais rien pour en faire moins ! D’ailleurs, je pourrais renoncer à pas mal d’autres choses plutôt qu’à ça. Mais j’ai trouvé un équilibre : écrire me change les idées quand j’ai trop dessiné et dessiner me change les idées quand j’ai trop écrit.

Les deux reviennent au même, non ? Ce sont des façons de communiquer, d’exprimer des idées.

La différence, c’est que le texte est toujours pris au premier degré et comme sérieux. Le dessin, lui, est perçu par l’extérieur de manière moins violente, son côté clownesque fait que le second degré est bien mieux accepté.

Je suis une bonne fée et je vous octroie le don d’apprendre quelque chose qui jusque-là vous a résisté, ou que vous n’avez pas eu le temps ou le courage d’apprendre. Qu’est-ce que ce serait ?

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Voyons… Ah oui ! J’aurais envie de quelque chose : de parler d’autres langues, comme ça, d’un coup. De parler arabe par exemple, j’aime beaucoup les pays du Moyen-Orient et l’écriture est proche du dessin. Ou anglais. Ou bien chinois.

Alors avant que je ne réalise votre souhait, une dernière chose : grâce à cet entretien, vous pouvez troquer vos dessins contre des mots : avez-vous quelque chose à dire à nos lecteurs ?

Je leur dirais : «  Surtout, restez des lecteurs ! La presse papier est dans un état lamentable. Les journaux sont devenus des produits de luxe en voie de disparition. Alors oui, continuez à lire la presse et des revues !  »

Propos recueillis par Christine Vallin