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L’actualité éducative du n° 505 - mai 2013

« La politique m’a rendue féministe »

Entretien avec Chantal Jouanno

10 mai 2013

Au cours de notre série d’entretiens, nous avons interrogé des personnalités du monde de l’éducation, des lettres, de la politique, de la recherche. «  Et vous, comment apprenez-vous ?  » La question a été posée ce mois-ci à Chantal Jouanno, personnalité politique, sportive de haut niveau et femme engagée.


Si je vous dis «  apprendre  », quel est le premier souvenir qui vous revient ?

Je me rappelle mon école primaire, dans mon village : une classe unique, avec tous les niveaux réunis. Je revois de grands posters aux murs, des images, et le tableau noir aussi, où nous allions corriger les devoirs ou réciter une leçon. À l’époque, on n’était pas du tout dans la compréhension de la mécanique, mais dans la mécanique elle-même. J’ai donc surtout des souvenirs d’apprentissage par cœur, en poésie, en histoire et géographie, les tables de multiplication aussi. Je voyais l’école sous l’angle du par cœur, mais ce n’était pas désagréable du tout, au contraire ! J’arrivais à retenir toute seule, c’était une vraie satisfaction et un premier signe d’autonomie.

Oui, cette classe unique, c’est vraiment là que j’ai commencé à apprendre par moi-même. L’organisation me favorisait évidemment, puisque les élèves devaient se débrouiller lorsque l’institutrice était occupée avec d’autres. C’est vraiment là que mon gout pour l’indépendance est né, je crois.

Qu’est-ce qui vous aidait ou vous empêchait d’apprendre ?

Ce qui me gênait, c’est d’abord le regard de l’autre, quand il était plein de mépris, dévalorisant. Ensuite, il me semble, à partir du collège, que c’était l’ensemble des leçons, des livres, devenus très formatés, avec un contenu qui n’avait rien de stimulant pour l’intelligence et qui n’était pas à notre portée : je me souviens encore des résumés faits par des adultes, pour des adultes. Le problème est que cela n’a pas changé. Souvent, dans les leçons à apprendre ou les manuels, le vocabulaire n’est pas adapté aux enfants. Cet état de fait est l’origine d’une grande inégalité entre les élèves dont les parents sauront expliquer les mots à leurs enfants, et les autres, qui n’auront pas le temps ou pas le niveau scolaire.

Ce qui m’aidait ? C’était l’enseignant à l’écoute, capable de traduire, de trouver la clé en cas de difficulté. J’ai aussi le souvenir d’une professeure de français, très dure, puisqu’elle donnait même des claques ! Mais elle gardait des élèves pour les faire travailler le soir. C’est quelqu’un qui m’a marquée, humaine et exigeante. Exigeante et humaine.

Forte de ces souvenirs et de votre expérience de mère aussi, que verriez-vous de plus important à modifier dans l’école d’aujourd’hui ?

À mon sens, il serait nécessaire de modifier deux choses. D’abord, il me semble que l’école est beaucoup trop organisée autour de l’écrit, alors que dans la vie d’adulte et dans de nombreux métiers, il faut savoir s’expliquer, convaincre, échanger. Ensuite, il faut que l’école devienne plus universaliste, pour que l’on puisse continuer d’apprendre ensuite tout au long de sa vie. Il faut donc repousser toute spécialisation précoce et miser sur un socle large de connaissances, notamment celles, économiques ou géographiques parmi d’autres, qui permettent de comprendre mieux le monde.

Vous avez pratiqué le sport intensif à haut niveau en karaté. Qu’est-ce que cela change ?

Je pense que l’on grandit différemment. D’abord en raison de ce que l’on acquiert par l’effort physique intense, le moment où l’on se dit «  je ne supporte plus  » et où l’on se rend compte que l’on peut encore aller plus loin. Cela donne une relation de proximité à l’effort. Ensuite, cela apprend à sacrifier des choses pour d’autres : par exemple, je me suis privée de sorties en soirée avec mes amis. Je pense aussi que l’on se met en recherche de la perfection : certains mouvements en karaté se travaillent jusqu’à la position des orteils ! Le sport agit également sur la concentration, sur la gestion du stress. Ce fut un vrai atout pour moi lorsque j’étais à l’ENA (École nationale d’administration), m’apportant une capacité de résistance qui a fait parfois la différence. Bien sûr, cela joue aussi dans le rapport que l’on entretient avec son corps, on apprend à le respecter, lui qui est central, central dans le travail notamment. On comprend également que l’intelligence n’est pas opposée au corps, évidemment : elle est plutôt son prolongement.

« On ne nait pas femme, on le devient  », a écrit Simone de Beauvoir. Quelle femme la politique vous a-t-elle fait devenir ?

La politique m’a rendue féministe je crois, moi qui ai été élevée comme un garçon, dans les années post-70 de l’indifférenciation. Je me suis rendu compte de l’existence d’un machisme à la fois inconscient et ordinaire, souvent dangereux. Les femmes y sont jugées un peu moins intelligentes, un peu moins capables. Tout cela est lié au fait que notre système politique est très hiérarchisé, proche du militaire. Dans un féminisme qui se revendique comme tel, il faut défendre les femmes dès qu’elles sont attaquées en tant que femmes, et sans état d’âme.

Comment, dans vos fonctions, le fait d’être une femme intervient-il ?

Il intervient tout le temps, dans le contenu du travail bien sûr, mais dans la forme aussi. Par exemple, je refuse les réunions le soir. Et ce n’est pas si répandu : on veut plutôt montrer que l’on est prête à tout sacrifier pour le métier. Mais justement, je pense qu’on ne défend pas la cause des femmes en mettant ses conditions de vie sous le boisseau. Être une femme, être une mère, ça se revendique et ça s’affirme.

Propos recueillis par Christine Vallin

Photographie : copyright Hamid Blad


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