La lutte contre les violences à l’école paraît relever désormais pour chaque nouveau ministre de l’Éducation nationale de la mission impossible. Xavier Darcos, ministre délégué, qui a hérité du dossier empoisonné, s’est essayé récemment à annoncer un certain nombre de mesures sur fond d’une actualité dont le climat sécuritaire du temps sert de caisse de résonance. Les yeux fixés sur l’ordinateur Signa, le logiciel du ministère qui recense les actes de violences de par l’Hexagone, Luc Ferry fait état : « de chiffres calamiteux », tandis que Le Parisien titrait de son côté le 27 novembre 2002 : « Violence à l’école : c’est de plus en plus grave ».

Remarquons d’abord que la première tâche d’un nouveau ministre de l’Éducation, et Jack Lang avait donné l’exemple, est de ne surtout pas nommer : « Plan antiviolences » le dispositif annoncé. « En dix ans, il y en a déjà eu six, dont deux auxquels j’ai participé », a expliqué, plein de sous entendus, Xavier Darcos. Autant dire qu’aujourd’hui annoncer un énième « plan antiviolence », c’est se condamner sinon au ridicule, du moins à engendrer le plus parfait scepticisme dans les communautés éducatives. L’aveu d’un nouveau plan a pour principal effet de souligner l’inefficacité du précédent. Mais la prudence sémantique traduit d’abord l’embarras, sinon le désarroi, devant une situation qui devient de plus en plus insaisissable. D’autant plus insaisissable que c’est la compréhension du phénomène des violences scolaires qui échappe à peu près complètement à la société civile et politique. Pour sortir de l’impasse actuelle, il conviendrait alors de revisiter d’urgence la scène anthropologique de nos sociétés modernes.

Le bouc émissaire

Une première façon d’expliquer de manière convenue la violence, et d’en occulter la compréhension, c’est de l’attribuer quasi exclusivement à une classe d’âge, qui en aurait comme le monopole et la responsabilité, accréditant l’idée d’un profil « violent et délinquant » comme celui des emblématiques et commodes « sauvageons » qui par quelque malfaçon sociogénétique (tout un mélange et tout un programme) seraient les porteurs de nos maux. Cette façon de réactiver de nouveaux ennemis de l’intérieur témoigne surtout de ce que le mécanisme archaïque du « bouc émissaire » tel qu’il est décrit par le philosophe et anthropologue René Girard, est toujours aussi vivace. Il est de fait encore exceptionnel d’entendre quelqu’un suspendre son jugement pour admettre que les violences d’école ne sont jamais que la façon dont s’exprime la relation (l’a-relation…) sociale éducative et qu’il conviendrait, par simple honnêteté, d’interroger d’abord le fonctionnement de cette relation.

La réalité, c’est que les violences d’écoles ne sont jamais que le miroir grossissant de la pathologie du lien social. Elles expriment sur le mode réactif et provocant, au point d’en devenir un langage, une façon d’être et de résister à une mort sociétale. S’il est vrai, comme l’a expliqué récemment Xavier Darcos lors d’une intervention à la télévision, que « le monde est plus visqueux, les limites et les repères sont plus flous », il est pour le moins illogique d’exiger que les « incivils » deviennent des parangons de citoyenneté, sans s’attaquer aux racines du mal en redéfinissant les repères collectifs face à l’illisibilité croissante des « contraintes sociales ».

Violence et démocratie

La deuxième façon d’expliquer de manière convenue la violence est de la présenter en dehors du contexte historique, sociologique et politique qui est le nôtre aujourd’hui. La violence scolaire, disons le clairement, est en étroit rapport avec l’ère démocratique. Qu’est-ce que la démocratie sinon la « volonté générale » et la promesse de qualifier « humainement » chaque individu au nom des valeurs proclamées du pacte social républicain : soit au minimum l’égalité des droits (et non celle des chances), la solidarité, pour ne rien dire de la fraternité, cet hiéroglyphe qui attend toujours son Champollion. À cet égard, l’institution scolaire, à l’image de la société, remplit de moins en moins son rôle. Ce n’est pas un sociologue critique ou venimeux, mais Xavier Darcos qui écrit dans un livre récent, L’art d’apprendre à ignorer :
« Le constat est amer : les inégalités scolaires, soulignons-le encore, se sont plutôt aggravées : l’école reste une machine à exclure, où les incivilités et les violences ne cessent de s’aggraver, malgré cinq plans successifs antiviolence. Quant aux ZEP (zones d’éducation prioritaire), devenues REP (réseaux d’éducation prioritaire), elles n’ont guère empêché l’échec scolaire de rester en l’état, voire d’empirer, comme l’indiquent les évaluations nationales ».

Si l’école est une machine à exclure, pourquoi ne pas commencer logiquement à remettre en cause les mécanismes de cette exclusion, soit en premier lieu la compétition scolaire de plus en plus âpre ou, comme le dit Albert Jacquard « les gagnants sont des fabricants de perdants ». Tous ces dénis de promesse démocratique ont forcément des effets. Fernand Deligny, un grand éducateur d’enfants délinquants, écrivait il y a cinquante ans dans son livre Graines de crapule : « Le plus grand mal que tu puisses leur faire, c’est de promettre et de ne pas tenir. D’ailleurs tu le paieras cher et ce sera justice. » Que cela plaise ou non, beaucoup de ces violences sont le prix à payer aujourd’hui pour nos mensonges et nos lâchetés démocratiques. Et qui pourrait dire que cette justice immanente est pire que l’injustice démocratique qui affaiblit la République au point de la faire vaciller comme le 21 avril en a donné le présage ?

Pensée magique

Lorsque Xavier Darcos annonce qu’à la place d’un plan antiviolence, il veut « changer les mentalités » et remettre « l’autorité au cœur de l’école », son propos relève quasiment de la pensée magique. En démocratie, l’autorité n’existe pas sans légitimité. Et celle-ci repose sur l’existence, la crédibilité et l’épreuve d’un lien social tout entier à refonder aujourd’hui.

Vouloir traiter la violence scolaire, sans voir qu’elle est prisonnière d’autres violences archaïques et démocratiques, c’est se condamner à l’impuissance, à la plainte perpétuelle qui fait le lit de la surenchère sécuritaire. Les enjeux de la violence scolaire n’ont rien à voir avec ceux d’une grosse affaire d’intendance sociale à coup de moyens (mais pour quelles fins ?) ni non plus d’une rhétorique humaniste douceâtre, mais avec ceux du sens, de la légitimité des lois, donc du symbolique et d’un projet commun de vivre ensemble pour tenter de faire société et humanité. Cela dès l’école.

Le temps de ce choix est arrivé : réjouissons-nous de n’en être encore qu’à un stade « bucolique » de la violence, malgré les émois et les peurs, car le pire de la décomposition du lien social et éducatif est encore devant nous, si un sursaut collectif n’est pas entamé.

Bruno Mattéi, professeur de philosophie, IUFM de Lille.