« Un jour, la petite rivière est devenue orange »

Alors que la crise climatique est désormais patente, vécue au quotidien par des populations de plus en plus nombreuses, nous avons demandé au philosophe Dominique Bourg, spécialiste des questions environnementales, de nous retracer son parcours et d’esquisser quelques pistes pour que l’école prépare au mieux les enfants et les jeunes à cette épreuve.
Quel fut votre rapport à l’école ?

Mes souvenirs de l’école sont des rêves, assis tout en étant ailleurs, vivant dans l’imaginaire. Je n’ai quasiment rien lu jusqu’à la découverte de la philosophie à la fin de la 3e, les petits livres des collections Microcosme des éditions du Seuil. Je n’ai alors plus jamais cessé de lire, même si mon rapport à l’école est resté complexe.

Je me suis retrouvé dans un petit séminaire en perte de vitesse à Nancy. Je fais alors de l’alphabétisation, fonde un mouvement de protestation lycéen, fait du théâtre, un éveil à la vie qui me fait trouver le sens de la chose scolaire en terminale. Je me réalise alors pour la première fois et je me mets à multiplier les diplômes. Pour moi, l’école a été un vecteur de la culture dont je n’ai compris l’importance que très tard.

L’école n’avait pas de sens, il y a certainement des raisons à cela. Je vivais dans une cité ouvrière complètement folle où la lutte des classes était exacerbée. Mes parents étaient commerçants et j’étais rejeté par les enfants d’ouvriers comme par les enfants d’ingénieurs, deux milieux que je ne pouvais pas du tout investir. Je me suis construit un monde imaginaire, vivant vingt ans dans mes rêves.

Mais la culture m’a permis de transcender cette lutte des classes étroite à laquelle j’assistais. J’ai découvert la musique à l’université. J’adorais m’allonger par terre, écoutant tous les soirs Schubert, Beethoven, l’opéra, mais aussi Ferrat, Brassens, Ferré, etc. J’ai pu réaliser mes fantasmes d’adolescent : devenir philosophe. J’ai une espèce d’amour pour la philosophie que j’ai investie par un parcours tortueux. Je vis cela comme un rêve réalisé, un cadeau de la vie que j’ai gouté.

Comment nait votre engagement écologique ?

Mon engagement arrive assez tôt, là où je vivais, à Tavaux dans le Jura, une cité construite ex nihilo autour d’une usine chimique. Elle était à l’image de l’organisation sociale de l’usine, procurant aux employés une maison plus ou moins grande en fonction de leur statut. Les quatre plus belles maisons étant réservées aux quatre « X », les polytechniciens, et le patron habitait un manoir. Cette transparence dans l’architecture des rôles, cette utopie mécaniste absurde furent pour moi un éveil politique extraordinaire : surtout éviter cela. Il y avait aussi un petit cours d’eau, la Blaine, où j’allais pêcher les écrevisses : un jour, ce ruisseau est devenu orange, un souvenir marquant et sensibilisant.

Mais la découverte de l’écologie se fit en lisant Avant que nature meure de Jean Dorst, un des premiers ouvrages francophones parlant d’écologie en 1965. Je m’abonne alors très vite à Survivre, la revue que fonde le génial mathématicien atypique Alexandre Grothendieck. J’y trouve des textes très forts qui dénoncent le scientisme de l’époque. L’obtention de la bourse Humboldt en Allemagne a marqué le début de ma carrière de spécialiste des questions écologiques. Depuis plusieurs années, je reviens aux questions métaphysiques, aux réflexions sur la pensée qui nous permettent de renouer nos relations avec la biosphère : la pensée est l’expression par excellence du vivant.

Que peut l’école dans cette épreuve climatique qui vient ?

La pédagogie n’est pas mon objet d’étude, mais je pense qu’il est important d’y apprendre que nous ne sommes rien sans autrui. L’école d’aujourd’hui a quand même formé des gens éduqués dans l’idée d’un individualisme qui ne tient plus o ntologiquement, philosophiquement. Ce qui fait chacun de nous, c’est autrui, la relation aux autres dans la société qui permet de développer nos talents. L’individualisme assorti de compétitivité économique est la pire des choses qu’on peut produire. L’école devrait éduquer à la personnalité, précisément au « je est un autre » : c’est par autrui que je peux me développer.

Il ne faut cependant pas omettre d’apprendre une sorte de respect du dépassement de soi, en précisant qu’on peut le faire dans plein de domaines, ce que l’école ne semble pas vraiment reconnaitre. Comment valoriser ce qui est plus grand que moi, cet héritage culturel, sans en même temps mépriser le reste et entrer dans un élitisme qui revient à écraser autrui ? C’est une contradiction fort difficile à surmonter, devenir meilleur pour faire mieux soi-même sans être en compétition mais dans l’émulation.

La désespérance écologique des jeunes devient statistiquement signifiante : certains ne veulent pas d’enfant, et ça commence à se voir. C’est pour cela qu’il me parait très important de montrer que le drame écologique qui vient ne rend pas toute la vie absurde, que cela ne ferme pas tout avenir possible et qu’il reste du sens à trouver. Il y a une part intacte sur laquelle les jeunes peuvent construire quelque chose.

Propos recueillis par Jean-Charles Léon

Article paru dans le n° 572 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

 

Entretiens en milieu scolaire

Coordonné par Michèle Amiel et Anne-Marie Cloet-Sanchez
L’entretien est une forme d’échanges avec les élèves, les familles, les collègues, les personnels ou les stagiaires, etc. Entre souci de relation et exigence d’efficacité, son exercice montre que c’est une compétence qui peut se développer, et devenir même un réel support des apprentissages pour chacun.