Enseigner la langue est une des missions essentielles de l’école, à tous les niveaux. Or, cet enseignement connaît des vicissitudes depuis plusieurs années, à l’image des turbulences qui traversent l’institution scolaire.
La conception transversale de l’apprentissage du français entraîne une instrumentalisation de l’étude de la langue, renforcée par la diminution constante des horaires de français depuis les années 70. L’enseignement traditionnel, fondé sur une conception décontextualisée, avec des exercices codifiés visant essentiellement la maîtrise d’une nomenclature grammaticale, était conçu comme un des axes fondateurs des programmes précédents. Depuis 1995 à l’école et 1996 au collège, une conception fonctionnaliste apparaît, avec pour principe une étude de la langue subordonnée à la notion plus homogénéisante de « maîtrise des discours » ; la langue est perçue comme un outil et non plus une fin en soi, elle reste dès lors dépendante de l’étude et de la production des textes. L’organisation de l’enseignement en séquence qui en découle semble accroître ce recul de l’étude de la langue au profit d’activités sur le fonctionnement des textes et des discours ; les élèves ne parviennent plus alors à construire une représentation complète du système linguistique. La mise au premier plan d’une « grammaire » des textes et des discours marginalise et rend plus difficile les acquisitions proprement linguistiques des élèves, et l’organisation des enseignements correspondants pour les professeurs. Face au tout grammatical, l’enseignement du lexique reste un grand oublié des programmes et des manuels : cette composante ne fait plus guère l’objet d’apprentissages spécifiques. Enfin, les attaques virulentes — et souvent démagogiques — des détracteurs de l’école prennent pour cibles principales, avec l’orthographe et la lecture, l’ensemble des enseignements grammaticaux. Les polémiques qui en résultent pourraient rester lettres mortes si elles n’étaient reprises par les plus hauts responsables ministériels et leurs zélateurs. Le récent rapport puis la circulaire sur « L’enseignement de la grammaire » montrent à l’envi que le débat est loin d’être clos.
Peut-on dans ces conditions parler, comme le font certains, d’une situation de crise de l’enseignement de la langue ? Celle-ci est-elle apparente ou réelle ? L’étude de la langue n’est-elle pas de fait au cœur des difficultés de l’école ? Le français standard ne relève-t-il pas aujourd’hui d’un mythe ? Comment problématiser la langue française dans toute sa diversité ? Faut-il donner un statut dans l’école aux langues d’origines et aux sociolectes ?
On peut s’interroger sur la question de la redéfinition de la discipline « français » dans son statut central, en termes de programme, de volume horaire, de formation, quel que soit le niveau : école, collège, lycée, université et formation des enseignants.
Ce numéro prend donc place dans un contexte de mise en débat de l’enseignement de la langue, sur le fond d’une réforme annoncée des programmes, orientée vers le retour aux catégories traditionnelles. Nous montrerons alors que si les réfections de façade ne peuvent constituer une réponse fiable aux problèmes posés par l’étude et la maitrise de la langue, il va de soi qu’elle ne peut s’affranchir d’une réflexion linguistique étendue à toutes les dimensions de la pratique de cette langue. C’est dans ce cadre que les contributions du présent dossier s’inscrivent. Et mêmes si certaines ont été rédigées avant les récentes déclarations et dispositions ministérielles, elles n’en discutent pas moins les attendus et présupposés pour avancer vers des conceptions plus ouvertes, plus dynamiques, plus réalistes de l’étude de la langue.
La première partie aborde le « débat » autour de l’enseignement de la langue du point de vue des difficultés des élèves à maîtriser celle de l’école. On voit combien la situation actuelle suppose une exigence d’expertise linguistique accrue pour les enseignants et une reconnaissance des savoirs langagiers des élèves. Cette double mise en question conduit certains auteurs à proposer d’autres voies et à renoncer à l’idéal d’une maîtrise illusoire de la langue au profit du développement des capacités de lecture et d’écriture.
La seconde partie traite des contenus d’enseignement pour lesquels des propositions didactiques sont suggérées, dans le cadre du décloisonnement des domaines du français et de la séquence, en termes de construction des savoirs, de progression, de démarches, de choix des notions et des supports, dans une perspective transdisciplinaire réaffirmée.
Dans la même perspective, la troisième partie développe la question de l’acquisition et de l’enseignement du lexique, question particulièrement vive dans son rapport aux autres disciplines.
Enfin, le dossier s’achève par une réflexion sur la diversité linguistique, la variation et les relations du français avec les autres langues pour conclure sur la question aujourd’hui cruciale du positionnement des discours sur la grammaire, sa maitrise et son enseignement.

Marie-Madeleine Bertucci, IUFM de Versailles et université de Cergy-Pontoise.
Jacques David, IUFM de Versailles-Cergy.