En 1991, deux ans après la loi d’orientation qui a institué les cycles, un premier dossier des Cahiers pédagogiques s’efforçait de faire le point sur le nouveau statut donné à l’école maternelle. Y sont décrites les premières tentatives des enseignants pour passer de structure d’accueil des jeunes enfants, qu’elle était surtout, à la mise en place d’apprentissages plus structurés. Mais constat est fait aussi, dans ce numéro, que l’école
maternelle est prise au piège de la solide réputation de réussite qu’elle s’est construite, alors que « la majorité des établissements continuent d’avoir des pratiques bêtifiantes » et que c’est « par un regard non indulgent sur elle-même, qu’elle aura des chances d’atteindre un devenir »[[Voir Cahier n°291, février 1991, l’article de F. Delavau, p 47.]].
En 1995, les programmes réaffirment la spécificité de l’école maternelle et convient les enseignants à rechercher un équilibre entre les objectifs du cycle 2 et les méthodes du cycle 1, tout en s’efforçant de ne pas accentuer les écarts entre enfants.
Deux ans après, dans le n° 352 des Cahiers pédagogiques, plusieurs auteurs s’accordent à dire que les incitations institutionnelles ont aidé les enseignants de maternelle à cibler plus précisément leurs nouvelles missions, tout en conservant une spécificité liée à l’âge des enfants que l’on y trouve. Cependant, les pratiques évoluent lentement, trop lentement… Les cycles existent bien souvent davantage sur le papier que dans les faits… De nombreuses réserves apparaissent également quant aux dangers pour la maternelle de se diriger vers un apprentissage prématuré et d’y perdre son âme. L’AGEEM a, sur ce dernier point, exercé une vigilance constante et encouragé les maîtres de grande section à bien distinguer apprentissages prématurés et apprentissages précoces.
Depuis 2002, des textes d’accompagnement – dont on peut
regretter qu’ils soient davantage axés vers les savoirs que vers la prise en compte des différents publics – confirment la place accordée à la maternelle et sont perçus comme une aide réelle à sa mise en pratique. Plus récemment, les discours du ministre de Robien sur les méthodes de lecture, ont eu plutôt tendance à occulter le rôle de la maternelle dans cet apprentissage et brouillent de nouveau le paysage.
Entre le désir de construire des apprentissages structurés et le respect de l’âge des enfants dont elle a la charge, où en est l’école maternelle aujourd’hui ?
La première partie du dossier s’attache à montrer ce qui se
vit à l’école maternelle : approche sensible du monde avec les « mains dans la terre », « discussion à visée philosophique », activités de création en partenariat avec des artistes en résidence, activités mathématiques pensées comme telles… Des formes d’organisation innovantes comme les classes multiâges mettant en perspective la place des Atsem complètent cette évocation du « possible ». Ainsi apparaît l’idée qu’il n’y a pas d’un côté l’épanouissement de l’enfant et d’un autre la construction des apprentissages, mais que les deux se rejoignent pour accompagner les premiers pas vers l’autonomie.
La seconde partie aborde la question des inégalités : la tendance actuelle est de repousser toujours plus en amont les racines de l’échec scolaire. L’école maternelle est sommée d’agir. Les réponses sur le terrain sont souvent divergentes. À travers les travaux de l’équipe Escol, et les témoignages d’enseignants sur leurs pratiques, des pistes sont suggérées : mieux penser les activités d’apprentissage, se donner des objectifs ambitieux, ne pas minorer les capacités des jeunes enfants. Les enfants sont pris en compte dans une double exigence : celle de respecter leurs besoins spécifiques, jouer, dormir pour les plus jeunes… sans les y enfermer ; il s’agit de leur proposer des situations où ils peuvent se déprendre en
partie de leur vécu personnel pour entrer dans des apprentissages aussi bien sociaux que cognitifs. L’accueil des enfants en situation de handicap, celui des tout-petits sont également évoqués.
La tâche des enseignants de maternelle est immense et
demande un investissement malheureusement peu pris en compte dans la formation initiale qui donne priorité à
l’élémentaire.
Cet aspect est abordé dans la troisième partie : où en est l’école maternelle avec son identité professionnelle ? La question de la légitimité de l’évaluation apparaît comme étant celle qui divise les différents acteurs de l’école maternelle. Sert-elle ou dessert-elle les principes de cette dernière? Si les enseignants de maternelle n’arrivent pas à s’accorder sur la place et le rôle de l’évaluation au sein de leur école, ne peut-on pas en attribuer en partie la responsabilité à la formation dispensée dans les IUFM ? Sortent-ils vraiment armés sur les questions qui posent problème ? La place de l’école maternelle est sans doute
à penser dans le cadre plus large de la politique de la petite enfance. Sa spécificité devrait apparaître : au-delà d’une structure d’accueil, elle a bien une place et un rôle à jouer dans le développement des apprentissages pour tous. La refonte des IUFM et la nouvelle politique éducative conserveront-elles ce potentiel que représente malgré tout l’école maternelle?

Annick Harbulot, Directrice honoraire d’école maternelle et vice présidente de l’AGEEM de Meuse.
Valérie Delamotte, Professeur des écoles.