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Revue de presse du 21 novembre 2021

Woke’n’iel / Prendre soin d’iels /L’avenir d’iels

La revue de presse démarre par une polémique électoraliste, ridicule, obsolète et blessante pour aller ensuite vers l’essentiel de ce qui fonde l’éducation : le souci de l’humain.

Illustration de Fabien Crégut

Woke’n’iel

Ah mais quelle semaine wokiste ! Le dossier du Figaro Magazine dont faisait état la revue de presse de la semaine dernière, a donné lieu à des réactions salutaires, certes circonscrites principalement dans l’univers de l’éducation et en ordre plutôt dispersé. De nombreux enseignants ont été heurtés par la une et le contenu de ce dossier. « Comme tous les enseignants, je me suis senti insulté et sali par ce dossier du Figaro Magazine qui remet en cause notre déontologie et notre sens du service public. On généralise à partir de deux exemples douteux et en donnant la parole à des personnes dont la crédibilité et la déontologie sont discutables », explique Philippe Watrelot dans son billet  « Est-ce que j’ai une gueule d’endoctrineur ? ». Nicolas Lebourg titre son article pour Mediapart (réservé aux abonnés) « Pour les droites : l’enseignant, voilà l’ennemi ! ». L’association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public (APMEP), l’association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) ont publié chacun un communiqué. J’en oublie sans doute mais la rapidité et la force des réactions soulignent une exaspération, voire une colère, partagées.

« Le CRAP-Cahiers Pédagogiques dénonce un « coup du lampadaire » « Il y aurait pourtant de quoi faire des articles alarmistes sur l’école en France ! Les sujets d’inquiétude sont nombreux : l’école française est très inégalitaire, on ne recrute plus le nombre d’enseignants dont nous avons besoin, les rémunérations restent en deçà de la moyenne européenne, les conditions de travail de tous les personnels sont dégradées. ». Des collectifs pédagogiques publient une tribune dans Mediapart se concluant par une demande de soutien et de protection pour l’école. « Au court terme des échéances électorales et des discours caricaturaux répond le temps long de l’éducation. Nous en appelons dès lors à ce que l’école soit protégée de ces attaques. » ; Le réseau des Inspé rappelle que « L’École de la République permet à chacun la construction d’une pensée rationnelle et critique mais aussi de faire société par le partage des valeurs républicaines et humanistes. » Il appelle « à élever le débat » « Dépassons les bassesses véhiculées par les discussions de comptoirs, non seulement inutiles mais surtout totalement inacceptables, et recentrons-nous collectivement autour d’un seul objectif commun : faire réussir nos élèves et poursuivre notre mission de service public. »

Et que répond le Ministre face à ce dézinguage du Figaro Magazine qui fait fi des programmes et rend les enseignants responsables de tous les maux de notre société en péril ? Oui, quel soutien à une profession qui semble perdre son latin ? Rien ! Ah si, il souhaite un renforcement de l’enseignement des langues anciennes. « Le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a annoncé, ce lundi 15 novembre, vouloir renforcer l’apprentissage du latin et du grec ancien. Il compte ainsi l’ouvrir au lycée aux élèves de la voie technologique l’an prochain ou développer l’enseignement optionnel en 6e. », explique Sud-Ouest. Pour lutter contre les idées fausses et les marottes d’une droite extrême, pour s’attaquer aux inégalités, pour soutenir les enseignants ? Que nenni l’ennemi c’est le wokisme ! «  La France et sa jeunesse doivent échapper à l’idéologie woke », clame-t-il dans Le Monde à l’occasion du lancement d’un « think tank » (club de réflexion en bon français) dédié à la question. Visiblement, les combats du ministre trouvent difficilement une traduction dans le dictionnaire. Ouf !  Charline Vanhoenaker vient à notre rescousse dans la matinale de France Inter. «Woke », déjà, ça vient des Etats-Unis : ça désigne les gens qui sont indignés par le racisme, le sexisme ou l’homophobie. Jusqu’à présent, on appelait ça… “des altruistes”. Mais depuis six mois, c’est plus des altruistes, c’est des « woke ». C’est simple, ça fait quatre lettres, c’est déjà cinq de moins que dans « Bien-pensant » (une insulte synonyme de « woke »). »

Notre ministre promouvait donc les langues anciennes en usant d’anglicismes. Quel syncrétisme, preuve de modernisme (le « en même temps », tout ça) ! Et paf ! Le Petit Robert est venu l’agacer « Dans sa sélection annuelle de nouveaux mots, « Le Petit Robert » a décidé d’intégrer le pronom « iel » sur son édition numérique. Une contraction de « il » et « elle » destinée aux personnes ne se reconnaissant pas dans la binarité des genres homme et femme. » raconte Midi Libre. Oh la colère ! Ici relayée par Le Monde  « Le féminisme est une grande cause, mais ce n’est pas une cause qui justifie de triturer la langue française. » Une mise au point (médian ?) que partage la Première Dame : « il y a deux pronoms : il et elle. La langue est si belle. Et deux pronoms, c’est bien » déclare la professeure de français, oubliant au passage l’existence du « on ». Mais passons, la guerre contre le wokisme avant tout, trêve de pointillisme. Le ridicule du débat a été source de rigolade sur les réseaux sociaux et la réaction du Robert, une régalade : « La mission du Robert est d’observer l’évolution d’une langue française en mouvement, diverse, et d’en rendre compte. Définir les mots qui disent le monde, c’est aider à mieux le comprendre. » Nous aurions bien rigolé encore mais les réalités humaines derrière les saillies du ministre et de ses alliés nous ont été rappelées sagement par Clément Viktorovitch sur les ondes de France-Info « Pour conclure, j’en reviens à la lettre de François Jolivet, d’où tout est parti. Il écrit : « Ce genre d’initiative aboutit à une langue souillée. » A-t-il songé un instant à la manière dont ses mots pouvaient être reçus par les individus concernés ? ».

Prendre soin d’iels

A l’occasion de la journée du harcèlement scolaire, de l’humain, il en était question. Et lorsque l’on parle d’éducation quoi de plus essentiel ? Claire Hédon, défenseure des droits, nous a alertés sur la santé mentale des enfants, dans un rapport qu’elle a commenté sur France Inter : « La santé mentale des enfants a longtemps été un tabou, un sujet mal appréhendé ». Sur la même antenne, le témoignage d’une victime de harcèlement scolaire, désormais prisée par les ados « Je suis parfois exclue d’une table à la cantine, en sport c’est parfois un jeu de me faire tomber juste pour rire (…) On me pousse, on tire sur mon sac. » TESSÆ poursuit : « J’étais une cible facile pour certains. Je n’ai jamais vraiment su pourquoi ».

Au-delà du témoignage individuel, Eric Debarbieux souligne que « le harcèlement est une question politique ». « On oublie que l’on vit dans une société qui actuellement est une société du rejet, où le discours politique se durcit contre l’autre. Où l’on a un discours anti musulman, xénophobe et une course à l’échalote avec un pseudo intellectuel d’extrême droite. Comment voulez-vous que tous ces propos n’aient pas d’effet dans la cours de récréation ? » Dans Le Monde (article réservé aux abonnés), la chercheuse en psychologie Violaine Kubiszewski invite à « dépasser l’idée que l’élève victime porte en lui la source de son harcèlement ». La Croix a recueilli des témoignages d’anciennes victimes (article réservé aux abonnés) qui « s’engagent aujourd’hui avec courage, devant des classes ou en prenant la plume ». « Quand Marion est décédée, j’ai essayé de comprendre. Elle était souvent en retard, mangeait seule à la cantine… En tant que parents, on culpabilise mais c’est la société entière qui est responsable. » témoigne Nora Fraisse, la maman de Marion qui a ouvert deux « Maison de Marion » pour aider parents et enfants. En ce jeudi, le visage de Dinah s’impose, elle qui s’est donnée la mort début octobre, sans doute vaincue par les déchaînements qu’elle a subis, déchainements homophobes ou déchainements racistes, elle a payé de sa vie sa différence. « Qui a tué Dinah Gonthier, qui est responsable et pourquoi est-elle morte ? » s’interrogeait François Morel le 5 novembre et ses mots résument notre impuissance.

Iels c’est nous, ce sont eux, ceux que le mot « inclusion » regroupe, dans un fourre-tout propre à estomper les différences. Sur notre site, Caroline Boudet raconte son parcours de combattante pour que sa fille Louise devienne écolière malgré son handicap estampillé trisomie 21. Le Parisien ouvre ses colonnes à des associations qui soutiennent dans leur parcours d’orientation des jeunes en situation de handicap. « Des actions qui peuvent permettre aux jeunes d’envisager des études auxquelles ils ne s’autorisent pas à penser. « Il faut leur ouvrir le champ des possibles, amener ces élèves à se valoriser et à ne pas minimiser leur potentiel. Ils doivent casser ce déterminisme ». Les « enfants placés » ont eu droit à un coup de projecteur à l’occasion de la journée internationale des droits de l’enfant. Gautier Arnaud-Melchiorre, lui-même « placé » dans son enfance a remis un rapport dans lequel il mentionne  « Dans les urgences du chantier, il y a la notion de respecter les envies des enfants ou leurs choix d’orientation par exemple en matière de scolarité ». La Voix du Nord salue l’initiative de Thibaud, lui aussi enfant de l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), qui souhaite créer «une association pour donner, et libérer, la parole aux enfants placés en famille d’accueil ou en foyer. »

Les inégalités brouillent l’avenir des petit.e.s iels né.e.s du mauvais côté du périphérique, dans la partie descendante de la courbe des revenus. Les évaluations scolaires le soulignent.  « Jean-Michel Blanquer s’est félicité des résultats des tests passés par les CP, CE1 et 6ème en constatant que les élèves avaient retrouvé leur niveau d’avant crise sanitaire. Mais de grandes disparités en maths et en français existent toujours entre les élèves des quartiers défavorisés et les autres. » explique le Bien Public. « Ainsi en 6e, un élève sur trois scolarisé dans un collège de quartier défavorisé n’a pas le niveau CE2 en lecture, une proportion deux fois supérieure à celle enregistrée dans les collèges « non prioritaires », peut-on lire dans une éditorial du Monde. Ce constat met un bémol à un satisfecit de la politique gouvernementale dans un article qui constate des progrès : « Cette amélioration uniforme des résultats valide la politique volontariste du gouvernement qui a consisté à maintenir ouverts au maximum les établissements scolaires durant la pandémie. » Le ton est à la contradiction dans un même article qui conclue sur l’essentiel « L’heure n’est pas aux lauriers mais à la mobilisation pour une école plus juste, dont la prospérité de la France et sa paix civile dépendent largement. Et si les candidats à la présidentielle en faisaient une priorité du prochain quinquennat ? ». Dans Libération, Roland Goigoux explique que, pour le niveau de lecture, «  L’Education nationale se trompe d’indicateur et fait l’impasse sur la compréhension». Il préconise, pour la réduction des inégalités : « il n’y a pas de pédagogie spéciale pour les enfants issus de quartiers défavorisés. Par contre, il y a une nécessité de donner plus à ceux qui ont le moins. Cela ne veut pas dire donner autre chose. Selon les enfants, on va plus ou moins vite, on étaye davantage. Il faut permettre à ces gamins de progresser. »

Iels ce sont aussi les personnels de l’éducation avec des signes alarmants sur leur moral. Cette semaine ce sont les chefs d’établissement pour lesquels on s’inquiète. « Une enquête réalisée par Georges Fotinos, ancien inspecteur général de l’éducation nationale, auprès de 4.400 personnels de direction (33 % des effectifs) intitulée “les personnels de direction à bout de souffle, en demande d’avenirs”, fait apparaître des indicateurs alarmants sur la perte de confiance et les risques psychosociaux des chefs d’établissements. » explique France 3. Les enseignants ne sont pas en reste. Selon Ouest-France, « Si c’était à refaire, 58 % ne choisiraient plus le métier d’enseignant, selon une étude de la MGEN. Trop de stress et de violences. Pas assez de considération de la société et de leur hiérarchie. »

Et si pour vous, nous, iels, nous regardions l’avenir

L’avenir des élèves d’abord, celui des études, des métiers, des choix à l’âge où justement il est difficile d’en faire, à une époque où nous, boomers et associés, nous ne leur facilitons pas la tâche. Dans « Questions de classe », Delphine Riccio Psychologue de l’Éducation Nationale, relaie leur interrogation « “C’est quoi la meilleure orientation ? » Elle décrit sa pratique pour aider les lycéens à décrypter le système scolaire, à fonder leurs propres choix au-delà des représentations, à construire un avenir qui est propre à chacun. L’émission « Le Monde Campus Le Mag’ » a fait étape à Rennes pour parler de « parcours non linéaires », du droit de se tromper, de changer de vie.

L’orientation est une préoccupation individuelle mais aussi sociale et politique. Le Figaro étudiant se fait l’écho d’une bonification des bourses pour favoriser l’égalité filles-garçons. « « Nous allons proposer aux élèves boursiers de seconde une sorte de bonification de leur allocation qui pourrait aller jusqu’à plusieurs dizaines d’euros par mois s’ils choisissent un enseignement de spécialité en première où ils sont minoritaires en genre. Exemple, la philosophie et la littérature pour les garçons, les sciences de l’ingénieur pour les filles ou le numérique », explique Claude Roiron, la déléguée ministérielle à l’égalité filles-garçons, dépendant du ministère de l’Éducation nationale. Sur son blog, Bernard Desclaux poursuit son analyse du rapport de l’Inspection Générale sur le volet « conception européenne de l’orientation », Il note « Cette définition européenne de l’orientation repose sur une conception éducative de celle-ci plutôt que procédurale. Et les rapporteurs insistent sur deux freins à l’expansion de cette conception en France. »

« Imaginons l’éducation en 2050 : que devons-nous continuer à faire ? Que devons-nous abandonner ? Que devons-nous repenser avec créativité ? L’UNESCO répond à ces trois questions essentielles dans son nouveau rapport mondial sur les futurs de l’éducation, intitulé Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation. » Educavox se penche sur l’urgence de créer ce contrat social pour « nous unir autour d’initiatives collectives et fournir les connaissances et les innovations nécessaires pour façonner des futurs durables et pacifiques pour tous, ancrés dans la justice sociale, économique et environnementale. Il doit aussi, comme le fait ce rapport, défendre le rôle joué par les enseignants. »  Un bel appel au vivre et construire ensemble pour tous les ils, elles et iels.

Aux manettes cette semaine Monique Royer pour le collectif des elles, ils et iels de la revue de presse