Réorienter l’orientation

« J’ai la sensation de m’être orientée toute seule… » (Anne, 25 ans, néo-conseillère d’orientation-psychologue).
« En 3e, je voulais être Platini… » (Omar, 33 ans, gardien de stade).
«  On m’a orientée en lycée professionnel alors que je voulais devenir avocate… » (Monica, 44 ans, avocate).

Aux yeux de nombreux jeunes, le monde apparaît désorienté, incertain, pétri de contradictions, en crise sans fin[[Revault d’Allonnes M. (2012), La crise sans fin, Seuil, 2012, 196 p.]], contraignant voire oppressant. À l’âge de 18 ans, 77% des jeunes Françaises et Français sont encore scolarisés ou en formation initiale, 52% à l’âge de 20 ans et 33% à 22 ans[[Source : Repères et références statistiques, Ministère de l’éducation nationale, éd. 2012.]]. Fuite en avant devant la difficulté de se diriger vers un métier et de s’engager, ou nécessaire construction identitaire lente et progressive avant de choisir en connaissance de cause ? Prise de conscience que le parcours d’entrée dans la formation, le métier, la vie sera long et parsemé d’embûches et qu’il est inutile de s’y précipiter, ou construction lente et progressive des compétences, connaissances et capacités qui aideront le voyageur à rendre son voyage au long cours acceptable et engageant ?

Monde désorienté, jeunesse désorientée.
Monde saturant, jeunesse saturée[[Gergen K.-J. (2007), Le soi saturé, éditions Satas, 377 p.]]. 

Pourquoi réorienter l’orientation ?

Au moment où ils atteignent l’âge adulte, 4 jeunes sur 5 sont scolarisés ou en formation initiale. Aujourd’hui plus que jamais dans le passé, il y a de l’orientation avant l’âge adulte. Une orientation initiale, distincte de l’orientation d’après, dite « tout au long de la vie »[[Source : Loi n°2009-1437 du 24 novembre 2009 relative à L’orientation et à la formation professionnelle tout au long de la vie.]]. Il ne s’agit pas ici de minimiser la difficulté récurrente des conseillers d’orientation-psychologues de l’Éducation nationale à effectuer leur lourde tâche avec des moyens déficitaires[[En moyenne, en France, 1 conseiller d’orientation-psychologue pour un peu plus de 2 établissements publics du second degré. En ruralité, cette moyenne est largement dépassée du fait de la petitesse des effectifs des établissements et de leur dispersion. Le contribuable serait aussi en droit de s’interroger sur l’absence de présence du service public d’orientation auprès des établissements privés sous contrat avec l’État.]]. Nous ne sous-estimons pas davantage le rôle complémentaire indispensable – et rémunéré –, des professeurs. Nous savons également que les parents sont souvent démunis. Nous constatons en outre que, malgré la place grandissante et utile prise par les organisations professionnelles dans l’information sur les formations et les métiers, elle ne résout pas à elle seule les questions de l’orientation[[Tanguy L. (1986), coord., L’introuvable relation formation-emploi, La Documentation française, 302 p.]] et du tenir conseil[[Tenir conseil – qui n’est pas donner des conseils – peut être nécessaire pour la conduite d’une vie en situation difficile ou à des moments délicats à négocier : s’approprier de l’information, construire la connaissance, fonder des décisions responsables, favoriser le travail interdisciplinaire, développer les rapports multiculturels, accompagner les changements, créer et innover, donner sens à nos actions, s’entendre et s’organiser à distance, élaborer des projets, mettre en place une véritable insertion.]].

Face aux pressions de l’information galopante, permanente, éphémère et au spectre du chômage qui hante les familles et les jeunes, nous devons réorienter l’orientation. L’entretien isolé ne suffit plus pour réduire le ressenti vécu le plus fréquemment par les jeunes et les adultes, qui est un sentiment d’absence de maîtrise sur quelque chose qui les dépasse, de dépossession et de culpabilité devant l’incapacité à s’en libérer. Face aux contraintes et pressions économiques, face aux attentes multipliées d’un grand nombre de jeunes et d’adultes, il est temps, selon nous, de fonder plus complètement le champ des pratiques d’orientation. Un nouvel espace public[[Guichard J. (2010), Service public, choisir l’État ou la société civile, ACOP-France, Le Mans, 24 octobre 2012
http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2010/10/20/Service-public-%3A-choisir-l-Etat-ou-la-soci%C3%A9t%C3%A9-civile]] ouvert à tous, à tout âge, de toute condition, est à inventer dans le souci de la construction d’une communication permanente, créative et dialogique.

Hexagone d’une orientation «Made in France»
Côté face Côté pile
Une orientation mécaniste, réductionniste, adéquationniste Une orientation dialogique
Une orientation des clics Une orientation déclic
Une orientation désincarnée, de remplissage, une logique de flux Une orientation existentielle, une éducation de tous au devenir
Une orientation égotique, autistique, autarcique, du chacun-pour-soi Une orientation éthique, altruiste
Une orientation oligarchique, anti-démocratique, anarchique Une orientation démocratique
Une orientation cacophonique Une orientation polyphonique

Ouvrir les niveaux d’interaction et d’intervention

Les niveaux d’interaction et d’intervention ne sauraient se contenter de l’entretien individuel isolé. La construction de leur orientation par les collégiens, lycéens, apprentis, étudiants, néo-salariés se fait à plusieurs niveaux, directement ou indirectement, et avec différents interlocuteurs : parents et parentèle, fratrie, cercle d’amis, professeurs, maîtres d’apprentissage, formateurs, tuteurs, professionnels de l’information ou du conseil, milieux professionnels, associations, médias, lectures diverses (auteurs classiques ou contemporains), enseignants-chercheurs[[Nous ne pouvons que regretter la faiblesse rédhibitoire de l’appropriation des riches résultats de la recherche en sciences humaines et sociales par le commun des mortels. On stigmatise la psychologie, la sociologie, les sciences de l’éducation, les sciences humaines et sociales dans leur soi-disant « improductivité », et on oublie la qualité de leurs apports pour faire sens, pour faire société.]] .

Il nous faut élargir l’individuel, tenir compte de tous les niveaux de la communication humaine, inventer et construire de nouveaux modes d’intervention : tenir conseil à deux certes, mais aussi à trois, en petits groupes, en groupe élargi ; tenir conseil en présentiel et en distanciel[[Un véritable conseil en ligne est à inventer, différent et complémentaire des informations données par http://www.monorientationenligne.fr/qr/index.php. Les psychologues sont eux aussi soumis aux évolutions sociétales, techniques, professionnelles, éthiques et anthropologiques posées par la généralisation de l’Internet. En témoignent les sources suivantes : (a) Conseil et orientation sur Internet, quels enjeux et quelles pratiques pour les conseillers d’orientation-psychologues ? Cité des sciences et de l’industrie, Paris-La Villette, octobre 2006 http://www.canalc2.tv/video.asp?idEvenement=213 ; (b) Des psychologues sur Internet ? Le Journal des psychologues, n°301, octobre 2012
http://www.jdpsychologues.fr/accueil.asp?indicrub=SC&nro=301#dossier ; (c) À l’ère d’Internet, quel conseil en orientation ? Blog Propos orientés, 13 juillet 2012 http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2012/07/13/A-l-%C3%A8re-d-Internet%2C-quel-conseil-en-orientation, par Alexandre Lhotellier et Jacques Vauloup]].

Œuvre ouverte, continue, imaginative, créatrice.
Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

Les 7 urgences à réaliser

  • L’écoute continue des situations. La personne en situation, en contextes : spatio-temporel, symbolique, culturel, histoire de vie, contexte économique, croyances, parcours.
  • Penser les différents niveaux du collectif. Le groupe micro-société d’apprentissages. Les médias, associations, institutions. L’individu dans le collectif, le collectif jusqu’à l’individu.  
  • Inventer un véritable conseil en ligne10. Compléter ainsi l’information en ligne, omniprésente.
  • Développer l’entraide, la coopération, la solidarité. L’efficacité personnelle s’accroît d’un développement par les pairs. Apprendre à écouter, recevoir, questionner en groupes et ateliers.
  • Déployer une co-formation continue des acteurs et une évaluation-conseil à la hauteur des enjeux. Liens et transferts à renforcer avec les enseignements et la recherche universitaires.
  • Développer chez l’individu le sens de la construction temporelle. Faire face aux pressions incessantes et aux pseudo-urgences. 
  • Construire et revivifier en permanence son imaginaire. Développer la créativité, en travaux individuels et collectifs.

 

L’instant d’un sens
Dans l’agir
Ouverture d’avenir

L’écoute ouverte
Nouvelle naissance
D’un sens inépuisable

Ceci n’est qu’un commencement.
Chacun y a sa part de créativité, à chacun de réagir.
Œuvre publique, ouverte, imaginative.
Le travail individuel et collectif du Tenir conseil n’en est qu’à ses débuts.
Faites-nous part de vos réactions, objections, propositions à reorienter.lorientation@gmail.com

Les auteurs
Alexandre Lhotellier est notamment l’auteur de l’ouvrage Tenir conseil, délibérer pour agir, éd. Seli Arslan, 2001. Consulter l’intégralité de la vidéo de la conférence Tenir conseil, du déni au défi, quel devenir ? qu’il donna le 24 septembre 2010, ACOP-France, Le Mans, à l’adresse suivante : http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2010/10/28/Alexandre-Lhotellier-TTC%2C-T%C3%A9moin-du-Tenir-Conseil

Jacques Vauloup est inspecteur de l’éducation nationale chargé d’information, d’orientation. Parmi ses productions : Guide des néo-cop, juin 2012, 5e édition, académie de Nantes (avec Christian Grisaud) http://www.ia49.ac-nantes.fr/79450175/0/fiche___pagelibre/&RH=IA49&RF=1325679382731; Une orientation scolaire a-t-elle un sens ? Coord. d’ouvrage, ÉduSarthe, juin 2009, http://www.ia72.ac-nantes.fr/1243951437888/0/fiche___document/&RH=ia72_edcref