Que transférez-vous dans les classes ordinaires de ce que vous faites auprès des enfants qui viennent vous consulter ?
Au centre Claude Bernard, je fais un travail de psychopédagogue qui m’amène à rencontrer régulièrement des adolescents qui sont au collège sans maîtriser les bases de la scolarité primaire – ceux qui ne réussiront pas à avoir le brevet des collèges. Ils me montrent avec beaucoup d’évidence que leur difficulté d’apprentissage est avant tout le résultat d’un empêchement de penser. Cette idée est essentielle à transmettre aux professeurs.
Si un jour nous voulons réduire l’échec scolaire, je suis persuadé qu’il faudra cesser de regarder la difficulté d’apprentissage comme étant la conséquence d’un manque de compétence, d’un manque de motivation ou d’un sous-entraînement. Deux fois sur trois, ce postulat de départ qui semble pourtant en concordance avec notre observation quotidienne est faux. Deux fois sur trois ce postulat à partir duquel nous bâtissons quasiment toutes nos remédiations pédagogiques ne nous permet pas d’appréhender les mécanismes qui sous-tendent l’échec scolaire et encore moins d’y faire face. En focalisant notre attention sur les lacunes, nous ne voyons pas que ces enfants se coupent de leur capacité réflexive, nous ne voyons pas qu’ils ne font plus ces liaisons intérieur-extérieur indispensables à certains apprentissages. Nous ne voyons pas qu’ils sous-utilisent leur capacité imageante qui joue un rôle capital dans la fixation des savoirs fondamentaux.
La raison essentielle de ce fonctionnement intellectuel tronqué est assez facile à repérer, même dans une classe ordinaire. Le retour à eux-mêmes, le passage par le monde interne, réactive chez ces adolescents des inquiétudes parfois profondes et anciennes et des sentiments de frustration intenses. C’est ce parasitage qui empêche le jeu normal de la pensée et qui est responsable de ces troubles du comportement qui se déclenchent spécifiquement dans la situation d’apprentissage.

Comment les enseignants peuvent-ils, à leur place de pédagogues, prendre en compte cette dimension psychique ?
Avec les enfants et les adolescents qui sont empêchés de penser, la pédagogie n’est pas disqualifiée, bien au contraire. Les ressorts qui aideront ces jeunes à renouer avec leur capacité à penser sont éminemment pédagogiques. Il faut les aider à affronter ces peurs qui parasitent leur fonctionnement intellectuel en les mettant en forme et en les universalisant grâce à la culture. Quand je dis culture, je pense avant tout à notre littérature et à notre histoire. Qui serait mieux placé que l’enseignant pour engager ce travail de sublimation indispensable ?
Retrouver le désir de savoir, lorsqu’il est resté empêtré dans l’archaïque, le voyeurisme ou le sadisme, peut sembler délicat pour un professeur mais si, pour ce faire, il s’appuie sur les textes fondateurs ou l’histoire de nos civilisations, il conserve son identité de pédagogue.

Vous parlez de mythes comme moyen de « réconciliation » de ces enfants avec le désir d’apprendre. Comment s’organise cette rencontre avec les mythes dans la classe ?
Très concrètement, la rencontre avec les grands textes ne peut se faire qu’avec la lecture journalière du professeur. Je préconise deux fois vingt minutes tous les jours de la maternelle à la fin des années collège. Depuis que l’école existe, nous savons que l’échec scolaire s’alimente très précocement à deux sources. Le manque d’apport culturel d’une part, et la sollicitation insuffisante de l’expression personnelle d’autre part. Comment imaginer que l’école ne soit pas pleinement engagée dans cette mission d’étayage de ceux qui ont été le moins servis par leur éducation ?
Les textes fondamentaux nous fournissent sans aucun doute le meilleur support pour engager ce travail de restauration de la pensée. Ils permettent à ces enfants de mettre des mots, de donner une forme à ces inquiétudes, à ces frustrations qui les poussent à la rupture dès qu’ils sont remis en cause. Ne laissons pas les adolescents seuls face à leurs interrogations, elles ne peuvent pas être traitées seulement avec les pairs ou les médias. C’est comme cela qu’elles débouchent sur des réponses simplistes qui font une place prépondérante à la violence et à la soumission de l’autre. S’appuyer sur une histoire, comme un mythe, qui traite de ces questions fortes, en faire un support pour favoriser l’expression personnelle et créer de l’énigme avant d’amener les savoirs, est certainement la meilleure voie pour redonner une chance à la pensée.

Sur quoi insisteriez-vous dans la formation des enseignants pour que cette démarche soit intégrée ?
Revenir aux fondamentaux de la pédagogie. Comment trouver la bonne distance relationnelle avec les élèves qui ne jouent pas le jeu de l’apprentissage ? Comment utiliser le désir de savoir quand il est resté accaparé par des préoccupations personnelles et infantiles ?
Je trouve regrettable que ces deux grandes questions, qui marquent la carrière de tous les professeurs qui travaillent dans des classes hétérogènes, ne soient pas prises en considération dans la formation.

Propos recueillis par Marie-Christine Chycki.