Depuis pratiquement deux ans, les formateurs des IUFM, les directeurs de ces instituts ainsi que les présidents des universités dénoncent la réforme mal ficelée que met en œuvre le gouvernement français. Chacun dénonce ses mauvais choix, à l’image de cet extrait de la récente déclaration de la Conférence des Présidents d’Université (21 janvier 2010) : « La CPU a une position claire sur la masterisation, maintes fois exprimée. Lors de sa dernière assemblée plénière, le 17 décembre 2009, la CPU a réaffirmé combien les choix opérés par les ministères sur le calendrier des concours, la conception de la formation des enseignants et les stages n’étaient pas compatibles avec les objectifs visés. En publiant la circulaire du 23 décembre sur les cursus de master malgré les fortes réserves ou oppositions des communautés universitaires et scientifiques, le gouvernement a fait des choix lourds de conséquences qu’il devra assumer » [[Le texte complet est disponible à partir du lien suivant : http://www.cpu.fr/uploads/tx_publications/Position_masterisation.pdf]]. D’autres critiques sont plus violentes, énoncées dans un style moins « politiquement correct »… Toutes, sont pourtant me semble-t-il, fondées sur le discernement. 

Dans les IUFM, inaugurés il n’y a qu’une quinzaine d’années et maintenant intégrés à l’université, les personnels sont fatigués de devoir s’opposer depuis des mois à la destruction de ce qui représente le cœur de leur métier : former professionnellement de jeunes adultes aux métiers de l’enseignement et de l’éducation et les conduire à un bon niveau de connaissances universitaires. Fatigués, mais pas résignés…

Quelques-uns, parmi les plus écoutés (Jean-Louis Auduc et André Ouzoulias, par exemple, sur le site du Café pédagogique), mais d’autres aussi, qu’ils soient formateurs permanents ou associés à la formation professionnelle des futurs professeurs, ou enseignants chercheurs des universités, continuent de dénoncer une masterisation qui n’apportera, dans les conditions prévues actuellement pour sa mise en place, ni une amélioration de la formation des futurs enseignants et conseillers principaux d’éducation, ni un niveau de connaissances digne du diplôme délivré. Il faut savoir qu’un master nécessite en effet, 5 années d’études après l’obtention du baccalauréat, un bon niveau d’initiation à la recherche scientifique et un niveau de connaissances théoriques élevées. À cela, il conviendra d’ajouter, au cours de la cinquième année, la réussite aux épreuves nombreuses d’un concours de recrutement extrêmement sélectif et d’engranger aussi, par chacune et chacun des lauréats, des expériences et des outils pour faire la classe à une ou plusieurs classes d’élèves, quelques semaines seulement après les derniers résultats obtenus. Mais les décideurs ont décidé d’oublier dans quel état psychologique, physique et économique, ces obligations concomitantes mettraient les jeunes étudiants. Plus grave, deux d’entre eux, dans une tribune du journal Le Monde ont osé laisser croire aux lecteurs que les jeunes enseignants seraient mieux formés, car alors, enfin, ils effectueraient des stages avant de commencer à enseigner. C’est volontairement nier ce qui se passe actuellement en réponse à un cahier des charges national de la formation : les lauréats des concours sont fonctionnaires stagiaires rémunérés pendant un an pour apprendre leur métier. Ils sont responsables d’un enseignement, selon qu’ils sont professeurs d’école ou de collège et de lycée, pendant 9 semaines dans des écoles primaires ou 6 à 8 heures hebdomadaires dans un collège ou un lycée, en plus des cours à l’université.

Nous avons rencontré plus de 300 personnes au dernier salon de l’Étudiant ouvert à Lyon, mi-janvier 2010. Les parents accompagnateurs étaient sidérés et inquiets à l’idée que leurs enfants s’engagent dans de longues études avant d’obtenir le droit de concourir, sans vraiment connaitre leurs chances de succès. Des lycéens de l’enseignement professionnel ayant fait le déplacement, encouragés par exemple par un professeur de mécanique, s’inquiétaient de découvrir combien il serait difficile pour eux d’obtenir le sésame à « bac+5 » qui les autoriserait à concourir pour le certificat d’aptitude au professorat de lycée professionnel (CAPLP)… Les décideurs, dans leur précipitation à décider, ont oublié de décider pour ceux-là. Or, dans la France du 21e siècle, on ne franchit pas si facilement les obstacles qui conduisent d’un diplôme « bac+3 » à un diplôme « bac+5 »… Il y a des dizaines et des dizaines de raisons qui, si la raison dominait, conduiraient à réfléchir autrement la réforme. Elle est sans doute nécessaire et c’est plutôt intéressant de positionner les enseignants à un niveau « bac +5 » du parcours européen « licence, master, doctorat » (LMD).

Il y en a une, encore plus importante à mes yeux. Une raison qui devrait conduire les responsables à revisiter leurs décisions. Enseigner est un métier de l’humain. Il met en jeu des relations entre les Hommes pour élever les petits d’hommes. J’évoquais quelques lignes plus haut l’état psychologique dans lequel se trouveront les étudiants pendant leur dernière année de master… Mais lequel, parmi les décideurs, a raisonnablement envisagé, ne serait-ce qu’un instant, l’état psychologique des lauréats des concours qui seront, au premier septembre suivant la fin de leurs études, fonctionnaires stagiaires à temps plein dans une école ou un établissement ?

Depuis plus de 6 ans, un « Point écoute » [[Lire à ce sujet Nancy Bresson, in Dix bonnes raisons d’accompagner et de soutenir les stagiaires enseignants. L’expérience d’un point écoute. Revue Esquisse, n°52 et 53, 2009).]] existe à Lyon, espace de paroles conduit par des psychologues cliniciens à l’attention des étudiants et des stagiaires de l’IUFM afin de prévenir les difficultés et la complexité croissante du métier d’enseignant, les périodes de doutes ou d’angoisses inhérentes à tout processus de formation, la déstabilisation liée à la découverte d’un métier, un problème, une erreur ou un échec susceptible de rapidement s’aggraver au risque de compromettre l’avenir. Ce dispositif en outre, permet de mieux comprendre pour avancer dans l’apprentissage du métier, de réguler des conflits (avec soi-même, avec les élèves, une classe, un groupe, avec des adultes) et penser des remédiations. Aucune enquête ne permet de savoir qui en bénéficie, car la confidentialité est la règle d’or. On sait cependant que les entretiens et les suivis sont nombreux. Ce travail est efficace, particulièrement utile pendant l’année de formation universitaire et professionnalisante, entièrement consacrée à l’apprentissage du métier et à la construction d’une identité professionnelle. Que se passera-t-il à l’automne prochain et dans les mois qui vont suivre, quand de jeunes étudiants se retrouveront professeurs ou conseillers principaux d’éducation sans que leur employeur leur ait seulement offert la possibilité d’apprendre les bases de leur métier ? Combien vont se retrouver sinon submergés, du moins fortement déstabilisés en découvrant qu’il ne suffit pas d’enseigner pour que les élèves apprennent ? Ceux qui disent le contraire sont généralement des praticiens chevronnés, des experts de l’enseignement ou de parfaits ignorants des contraintes intangibles de l’enseignement réel. Auprès de qui pourront-ils se tourner pour les aider vraiment, leur apporter ce qui leur manque et prendre le temps d’apprendre à exercer leur profession sans qu’eux et leurs élèves en souffrent ?

Rien de tout cela n’a été humainement et sérieusement pensé ; aucune proposition humainement réaliste n’est avancée pour répondre à cette question et la prochaine rentrée est dans huit mois ! Sauvons les futurs professeurs en prenant, enfin, les décisions humainement acceptables qui s’imposent, complémentaires de celles qui leur permettront d’acquérir le haut niveau requis à l’exercice de leur profession. Nous le leur devons pour éviter que la crise historique qui met à mal le métier d’enseignant ne se transforme en catastrophe pour eux et leurs élèves. Pour ne pas placer ces jeunes collègues dans une position d’autorité précaire et paradoxale dès la rentrée, pour ne pas leur faire subir des injonctions successives et culpabilisantes.
Un professeur doit être capable de maitriser justement le savoir et la façon de le transmettre. Cela s’apprend, c’est une évidence ! Une autre est que cela ne peut s’apprendre simultanément et sur une courte période, en bachotant pour réussir les épreuves d’un concours qu’un bon niveau ne suffira peut-être pas à gagner (que faire alors ensuite ?), en conduisant une recherche de haut niveau pour ne pas hypothéquer une éventuelle reconversion ou poursuite d’études et en apprenant les bases d’un métier… Que cesse enfin l’improvisation de la réforme de la formation des enseignants, surtout si elle est nécessaire. Ils le méritent et avec eux tous les élèves de France !

Dominique Sénore
Université Claude Bernard Lyon I – IUFM
Lyon, le 24 janvier2010


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Vos réactions

voici un exemple qui, je pense, illustre ce que nos dirigeants espèrent peut-être…

Comment imaginer qu’un nouveau professeur, fraîchement auréolé de sa réussite au concours, puisse assurer une première année dans sa ou ses classes ? Et si la réponse était simpliste ?

J’enseigne en primaire. Une assistante européenne (de collège à l’origine) a été recrutée pour enseigner l’anglais dans l’école, pour trois classes. Cette charmante étudiante, d’un bon niveau universitaire, s’est vite retrouvée confrontée à des difficultés d’ordre pédagogique qu’elle ne soupçonnait pas !

Forcément, devant son désarroi et le grognement montant des parents, moi-même et mes collègues sommes intervenus et avons passé quelques temps pour écouter, rassurer, conseiller, apporter quelques petits outils et autres grosses ficelles. Une « formation » (minimale, insuffisante, bâclée) qui n’aura rien coûté au ministère, pour 2h30 d’anglais dans la semaine.

Qu’en sera-t-il pour 18 heures de français, d’histoire, ou pour les professeurs d’école ? Compte-t-on vraiment sur la «bonne conscience» des titulaires en place pour assurer la formation des futurs enseignants ? Ces conseils gratuits, entre collègues, existent déjà (enfin je l’espère) et existeront toujours, mais peut-on réellement imaginer qu’ils remplaceront une formation professionnelle ?

Fabien