Vous enseignez au Lycée américain de Paris la « pleine conscience ». Cela veut dire quoi concrètement ?

J’enseigne la pleine conscience, pas la méditation, ce que j’enseigne est laïque. Ce n’est pas du yoga, même si je suis aussi professeure de yoga ; la pleine conscience que j’enseigne n’a pas du tout le côté spirituel, voire religieux du yoga. J’enseigne des exercices simples de prise de conscience, physique et mentale. La pleine conscience consiste à être dans le moment présent. C’est un peu difficile à décrire, car c’est une pratique plus qu’un contenu. Comme enseignante, si je ne pratique pas moi-même les exercices en même temps que je les propose aux jeunes, ça ne passe pas. La pleine conscience, on la vit et c’est ce qui permet d’en transmettre les bénéfices[[J’ai été formée par le MISP (Mindfulness in Schools Project), une association basée au Royaume-Uni, qui délivre des certifications.]].

Je donne des cours au lycée par l’intermédiaire d’une conseillère d’éducation qui m’a proposé d’entrer dans un cycle de formation à la santé émotionnelle d’élèves de 11 à 12 ans. J’ai suivi un groupe de treize élèves en étude pendant quelques semaines. Je vois un rapport direct entre l’attention et la pratique de la pleine conscience. Pour moi, c’est une évidence. Pour les élèves ça se voit aussi. Si mon groupe avant le cours est agité, les enfants courent partout, je dis : « O.K., fermez les yeux ou regardez par terre, concentrez-vous sur vos pieds, comment sentez-vous vos pieds ? » Ça arrive qu’ils se regardent et rient, alors on continue avec ce qui est là. La collègue avec qui je travaille est dans la salle, elle participe aussi, elle regarde, ce n’est pas obligatoire de fermer les yeux. L’objectif n’est pas la gestion du stress ou qu’ils soient sages ; quoi qu’il arrive, j’apprends à l’accepter. C’est une façon de contrôler les émotions. Les élèves vont porter leur attention sur leurs propres réactions, sur ce qui se passe dans leur tête. Parfois, lorsqu’on pense que les élèves ne sont pas concentrés, on a des surprises, un élève va apprendre aux autres ce que je leur ai enseigné alors que je le trouvais agité. Le but, c’est la pratique elle-même et toutes les subtilités que chacun découvre. Je ne procède pas sans m’impliquer également. Ce n’est pas une méthode « ouvrez vos cahiers de pleine conscience et hop ! ».

Je suis persuadée qu’il y a une influence directe sur la concentration. Des chercheurs étudient la question, vous trouverez des résultats probants ici : https://miniurl.be/r-3au5 (en anglais).

On ne peut rien forcer en pleine conscience. La concentration, ce sera de choisir où je dirige mon attention, l’attention étant ce qui se présente là, sur le moment, à chaque instant. J’ai un exercice que j’appelle « play attention » (jouer à faire attention avec un jeu de mots, car en anglais, « faire attention » se dit « pay attention »). Je tape dans les mains trois fois et je demande « où sont vos idées ? où en sont vos pensées ? votre mental ? ». Je leur apprends ainsi à voir comment l’attention se déplace. Il n’y a pas de bonne réponse : « Sur mes mains, sur un souvenir, sur le sol, etc. » On peut entrainer l’esprit à se poser là où il veut. Chaque personne décide, c’est ce que l’on apprend en jouant ainsi. C’est celui qui sent qui sait ce qu’il sent et apprend à choisir. Si un élève n’aime pas quelque chose en classe, il va pouvoir choisir où porter son attention plutôt que réagir. C’est subtil. Ça se passe souvent dans les interactions. En tant que mère, je vois le rapport direct entre cet entrainement et ma concentration. À un moment, mon fils va voir que je parle vite, avec passion, je respire fort, il va conclure « elle est énervée ». Si je remarque moi-même ces petites choses, je peux effectuer un réglage et suivre mon fil avant qu’il me le signale. Je débranche l’autopilote automatique et je peux réagir.

Donnez-nous un exemple d’aide à la concentration.

Ça peut être un exercice de respiration ou pour se centrer. Pour se centrer, je suggère de sentir la connexion que l’on a avec la terre, par les pieds, par le corps sur la chaise, et respirer. On peut respirer en comptant, expirer en comptant deux unités de plus, on inspire trois temps, on expire cinq, on inspire quatre temps, on expire six, etc. C’est plutôt simple et, si on y pense, ça aide. C’est physiologique en fait, ça touche notre système parasympathique. 

Est-ce que la pleine conscience est forcément individuelle ?

Je dirais que ça a un impact sur les relations. Ça aide à accepter les autres. On comprend que nos choix impactent les autres. J’ai demandé à ma collègue conseillère d’éducation si ça lui servait en dehors des sessions avec moi. L’habitude crée une certaine ambiance dans la classe. Des élèves lui ont dit que maintenant, ils fermaient les yeux et respiraient avant les contrôles de maths. Elle a utilisé ça un jour où elle a vu des jeunes paniquer de ne pas trouver leurs affaires dans leurs sacs à la dernière minute ; elle les a fait s’arrêter, fermer les yeux et respirer avant de recommencer. Pendant le confinement, elle a pris l’habitude de demander aux élèves de fermer les yeux et se concentrer sur ce qui se passait en eux avant les sessions Zoom. Ça les a bien aidés à se sentir plus sereins de se retrouver seuls à apprendre sur leurs écrans. Le modèle prend dans l’équipe. Les surveillants ont pris l’habitude de démarrer la journée par une courte activité de pleine conscience, puis certains enseignants ont commencé à faire de même dans leurs cours disciplinaires. Ça aide beaucoup quand ça se passe dans tous les cours. Mais on ne force rien. Ça se passe par de toutes petites choses.

Sarah McNabb Snyder
Formatrice à l’École américaine de Paris
Propos recueillis et traduits par Sylvie Abdelgaber