Le « pessimisme culturel » est à la mode. Dans sa version réac (la montée de la barbarie, bling-bling des élites en faillite, abrutissement médiatique et webotique des masses) comme dans sa version « progressiste » (ère du libéralisme triomphant qui décervèle et répand sa haine pour la culture, symbolisée par les trop fameux propos du président sur la princesse de Clèves). Et à l’appui, quelques données chiffrées un peu rapidement livrées coexistantes avec des témoignages d’acteurs du monde de la culture et de l’éducation déplorant l’effondrement culturel.
C’est contre cette vision simpliste que s’élève l’auteur, sociologue et analyste nuancé des évolutions actuelles de la « distinction » pour reprendre la notion de Pierre Bourdieu dont se réclame Philippe Coulangeon (mais pas à la manière inconditionnelle de certains aficionados).
L’auteur étudie, à travers des chiffres de fréquentation de lieux culturels ou de consommation culturelle, les évolutions des pratiques et du rapport à l’univers de la culture. Et l’on voit que rien n’est moins simple que de tirer des conclusions à partir de ces chiffres. Ainsi, si les inégalités culturelles ont progressé ces dernières années, c’est en proportion moindre que les inégalités sociales qu’il ne faut jamais oublier et l’auteur conteste la théorie de l’unification des styles de vie et la « moyennisation » des pratiques culturelles et éducatives.
La seconde partie du livre est consacrée à l’école. Philippe Coulangeon montre que les comparaisons qui sont souvent faites entre « autrefois » et aujourd’hui sont biaisées, car il faut comparer « des individus qui, dotés de caractéristiques équivalentes n’avaient pas connu l’opportunité, dans les générations précédentes, d’accéder à ces mêmes niveaux de diplôme ». Et on verrait alors le bénéfice culturel de l’allongement des études. Par ailleurs, malgré une certaine perméabilité entre pratiques culturelles d’une classe sociale à l’autre (y compris sous la forme du « mimétisme inversé » qui fait adopter par exemple certains gouts musicaux de quartiers populaires par des jeunes plus favorisés), les normes de la légitimité culturelle restent entre les mains des « héritiers ». Mais cela s’inscrit dans un moment où l’autorité symbolique de l’école est battue en brèche, où elle est moins forte qu’au temps où davantage de familles étaient éloignées de l’univers scolaire. L’auteur note aussi que des bénéfices souvent trop faibles pour nombre d’enfants issus des classes populaires entrainent du ressentiment et un état de rejet qui va ensuite mener à la déploration du « bon vieux temps » par les spécialistes du genre.
Par la suite, l’auteur applique des grilles d’analyse proches pour ce qui concerne la culture dans la société. Il montre le maintien de l’importance de l’origine socioculturelle qui domine la position sociale pour ce qui est des choix de pratiques et consommations d’objets culturels. Il confirme la baisse de pratiques « moins visibles » comme la lecture personnelle qui diminue dans les classes supérieures socialement, mais aussi le maintien des « distinctions » malgré un certain éclectisme culturel qui est caractéristique des mieux munis culturellement (« un éventail de gouts sensiblement plus large et plus diversifié que celui des autres catégories et débordant largement le cadre des genres savants »).
Citons enfin les dernières lignes de la subtile et stimulante conclusion : « l’éclatement des normes de la légitimité culturelle ouvre aussi la possibilité d’une valorisation, dans les politiques d’éducation comme dans celles de la culture, d’une pluralité des échelles d’excellence qui rompe avec l’alternative de l’élitisme culturel et du populisme condescendant, en renouant avec la visée émancipatrice dont la faible visibilité sociale ne diminue pas l’enjeu. »

Jean-Michel Zakhartchouk


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