Une très intéressante publication de Canopé, tout à fait complémentaire du présent dossier des Cahiers. On y trouvera un long entretien avec Philippe Meirieu, qui rappelle que la question des émotions traverse l’école depuis longtemps, mais qu’elle interroge plus spécialement à notre époque la question de l’entrée dans le registre de la vérité (qui ne peut se faire par la force, mais en accédant au plaisir de chercher).

On lit aussi avec grand intérêt les propos de l’historien Antoine de Baecque sur l’articulation entre les émotions individuelles et collectives, et ceux des sociologues Eva Illouz et Edgar Cabanas sur la montée en puissance des « industries du bonheur » fondées sur des valeurs individualistes et leur impact sur le développement de l’éducation positive. D’où une mise en garde : attention à ne pas privilégier les « compétences émotionnelles » sur l’accès à la connaissance et à la pensée critique, et à ne pas renvoyer la responsabilité des problèmes éducatifs aux individus en occultant les questions politiques et sociales.

Le dossier présente ensuite une partie sur la relation aux émotions dans le monde éducatif au sens large, y compris les musées. Avec le rappel toujours intéressant de ce que la connaissance du cerveau nous apprend sur les liens entre raison et émotions, par Grégoire Borst. Puis un chapitre sur le cas particulier du traitement des émotions au moment d’évènements comme les attentats.

La partie suivante traite de la place des émotions chez les enfants et les jeunes, à l’école, mais pas seulement. La chercheuse Sophie Jehel analyse de façon précise les modalités de la mobilisation des émotions du public par les industries médiatiques. En contrepoint aux analyses de la première partie citées ci-dessus, on lit plusieurs plaidoyers pour une éducation aux compétences émotionnelles, comme quoi rien n’est simple ! ​Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. Ou comment prendre en compte la dimension des émotions en étant conscient des « dérives inscrites » dans toute façon de faire.

À signaler particulièrement dans cette partie les propos de la sociologue Joanie Cayouette-Remblière, qui insiste sur la dimension affective des verdicts scolaires, et, en lien avec le présent dossier des Cahiers, les analyses d’Yves Reuter, chercheur en sciences de l’éducation à l’université de Lille, sur le « vécu disciplinaire » des élèves, sentiments ou émotions que les élèves déclarent associer aux disciplines scolaires[[Yves Reuter (dir.), Vivre les disciplines scolaires : vécu disciplinaire et décrochage à l’école, ESF éditeur, 2016.]].​ L’intérêt de cette analyse fine des diverses dimensions de ce vécu affectif est que, loin de renvoyer chacun à l’impuissance (« cet élève n’aime pas les maths, qu’est-ce que j’y peux ? »), elle donne de nombreuses prises pour transformer ce vécu. C’est ce que montrent les enseignants qui témoignent dans le présent dossier des Cahiers : on peut jouer sur le rythme, les modes d’exposition, la place du corps, les pratiques évaluatives, etc., et permettre aux élèves de mettre en mots ce qu’ils ressentent pour prendre une distance réflexive.

Florence Castincaud
Professeure de français retraitée