Qu’est-ce que la formation tout au long de la vie (FTLV) ? C’est d’abord une expression courante au contenu flou, qui frise parfois la facilité du slogan. Une expression intemporelle renvoyant à un ailleurs indéterminé et faisant craindre de lâcher la proie, la formation initiale, pour l’ombre, la formation remise à plus tard. Un concept ambivalent qui apparaît à la fois comme dynamique dans la maîtrise des devenirs individuels et comme une exigence exorbitante de formation continue, dans un pays comme la France qui n’a pas, au regard d’autres pays européens,
une tradition forte de retour en formation.
Pourtant, chacun pressent bien que la FTLV ne peut être
ignorée dans un monde européen, qui fonde, depuis la stratégie de Lisbonne, son développement sur l’utilisation du savoir. Cette exigence de formation est d’autant plus prégnante que l’étendue des savoirs qui, il y a cent ans, doublait en siècle, double désormais en moins d’une décennie alors que le temps moyen de formation initiale d’un jeune, en France, avoisine les vingt années !
Le concept plonge ses racines dans celui d’éducation permanente prônée déjà par Condorcet en 1792. Il a été adopté par la Commission européenne en 2000, au coeur de sa stratégie économique. Ce n’est donc plus seulement une vision généreuse et humaniste de perfectionnement individuel culturel « gratuit », mais aussi la reconnaissance de la formation comme investissement économique dans un capital humain.
La FTLV, en fait, n’est plus une utopie. Elle s’incarne dans un processus européen qui fait bouger les lignes des systèmes de formation. En effet, si l’organisation du système éducatif reste une prérogative attachée à la souveraineté nationale, la formation professionnelle est déjà devenue un sujet de négociations entre les partenaires européens dans la démarche dite de « méthode ouverte de coordination » afin de favoriser la libre circulation des travailleurs. Le projet d’élaboration d’un système
européen d’unités capitalisables pour la formation professionnelle, en consultation actuellement, a pour objectif de compléter le Cadre européen des certifications. Nul doute que les changements ainsi initiés, n’affectent, à terme, par rétroaction, la formation initiale. De même, le processus de Bologne a initié dans les universités européennes un parcours commun pour les étudiants qui s’organise en trois niveaux de formation : licence, masters, doctorats et qui complète la possibilité ouverte par la loi de 1985 de reconnaître des équivalences entre
contenus de diplômes universitaires. C’est dans ce contexte
que s’est développée la VAE.

La VAE, une nouvelle voie pour obtenir les diplômes

Avant d’être formalisé par des lois (1985, 1990 : Validation des acquis professionnels ; 1990, 2002 : Validation des acquis de l’expérience) le processus de reconnaissance des acquis avait déjà été utilisé aux USA pour la réinsertion des soldats après la Seconde Guerre mondiale puis en France, dans les années soixante, pour la reconversion des mineurs.
Toutefois, la VAE aujourd’hui n’est pas qu’un simple outil de certification mais exige une conversion de valeurs entre des mondes séparés (voire disjoints ?) : formation, travail et vie. Elle se présente comme une rupture avec les cursus traditionnels en ce qu’elle déconnecte la formation de son évaluation, privilégie la certification individuelle par rapport à la certification collective, et nécessite une pédagogie de l’accompagnement, non de l’enseignement. La VAE étend encore le champ de la reconnaissance des acquis puisqu’elle permet d’agréger savoirs formels (acquis en formation), savoirs non formels (acquis en situation de pratique) et savoirs informels (acquis dans la vie quotidienne) pour les transformer en savoirs formalisés
(le diplôme). Elle interroge donc autant la notion de
savoir, que celle de compétences et celle d’expérience. Elle exige autant des évaluateurs pour appréhender les compétences du candidat que de l’évalué pour apprécier les siennes. La démarche s’avère difficile, semée d’obstacles matériels et intellectuels.
– Des difficultés administratives pour répertorier les diplômes accessibles en VAE quand il existe environ 14000 diplômes, titres ou certifications délivrés par les ministères, écoles diverses et branches professionnelles.
– Des difficultés financières dues au système complexe de
collecte et de répartition des fonds de la formation professionnelle suivant la taille des entreprises, le statut des salariés, difficultés parfois insurmontables pour l’individu isolé ou non salarié car la VAE est coûteuse.
– Des difficultés intellectuelles car le conseil en orientation, l’accompagnement du candidat, l’examen des dossiers sont des tâches chronophages et cependant non valorisées, particulièrement dans l’enseignement supérieur où prime la recherche sur toute autre activité dans la carrière d’un enseignant.

À qui profite la VAE ? Aux candidats les plus aptes à déchiffrer les référentiels des diplômes ? À ceux qui maîtrisent la communication ? Peut-elle constituer une deuxième chance pour les exclus du système éducatif ? Détruit-elle les diplômes ou bien consacre-t-elle, en retour, leur hégémonie puisque la promotion sociale à travers la VAE vise l’obtention d’un diplôme ?
Les problématiques, les interrogations afférentes à la VAE,
ses échecs et ses réussites, forment une trame complexe.
Nous avons essayé, dans ce numéro, d’en présenter différents aspects, espérant éclairer le lecteur et susciter les débats : par des éclairages historiques et socioéconomiques ; par le point de vue de ceux qui sont chargés d’organiser la validation et de former les jurys ; par des discussions sur ce que peut recouvrir
la notion de « compétences » ; et bien sûr, par des histoires personnelles qui, entre humour, amertume ou fierté, nous plongent au coeur de ce que peut être le long parcours d’une VAE.

Claude Azéma
Membre du conseil économique et social dans la section des affaires sociales.
Auteure des rapports « Favoriser la réussite scolaire » et « Contribution à la loi d’orientation sur l’avenir de l’école »