Un gros ouvrage de deux linguistes, qu’on lit avec plaisir car il est très documenté mais jamais inutilement « jargonnant » (une expression qui est d’ailleurs interrogée dans le livre), sur un sujet d’actualité depuis au moins deux siècles : le rapport des Français à leur langue, avec ce que cela implique de controverses… et de conséquences sur l’enseignement de la langue.
Les auteurs (ou auteures, féminisation qu’elles revendiquent) analysent en particulier ce fameux « purisme » qui censure, brocarde les offenses à la langue, et pour qui le moindre solécisme apparaît comme une faute morale. Elles n’hésitent pas cependant à en montrer les aspects positifs : mise à jour de variantes sociales, que les linguistes n’étudient pas suffisamment, défense d’une certaine qualité de la langue et au moins manifestation d’une passion de la langue qui, hélas, tourne trop souvent à l’aigre et à la cuistrerie. Mais le purisme détourne bien souvent des vraies réflexions sur la langue, s’attachant notamment à des points mineurs et instables de la langue, ces points qui sont des marqueurs sociaux ou idéologiques (la bataille du nénuphar/nénufar, l’amour ridicule pour l’imparfait du subjonctif, l’attachement obsessionnel à toutes les subtilités de l’accord du participe passé…).
On trouvera tout au long du livre de savoureuses citations, entre « perles réactionnaires », remarques souvent drôles d’auteurs comme Daninos (qui, lui, avait de l’humour), et citations de nombreux débats sur les blogs, où les polémiques font rage au milieu des si nombreuses marques de non-respect des normes qui caractérisent l’écriture sur Internet.
L’erreur majeure en tout cas semble pour les auteurs de considérer la langue comme une personne, ayant sa propre vie autonome et menacée de mort (dans le cas du français par l’anglais, le relâchement généralisé, la faillite de l’enseignement…). Ou encore comme une divinité (fragile cependant) dont les hommes seraient ou devraient être les gardiens timides et tremblants et qu’ils négligent, hélas ! Alors qu’en réalité, la langue est et doit être à leur service, en tant que « production sociale » et que ce sont bien les hommes « qui en font ce qu’elle est ». À partir de là, bien des débats sont possibles, où la question de la norme, jamais totalement figée mais qu’il faut bien enseigner, n’est pas absente, loin de là. La linguistique, elle, est là pour décrire et non pour trancher et édicter les bons usages. Nous avons bien besoin des linguistes, surtout quand ils savent ainsi s’adresser à un large public.

Jean-Michel Zakhartchouk


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