Cet ouvrage interpelle le lecteur français quelque peu spécialiste de l’établissement scolaire dans la mesure où il entend poser la nouvelle pierre de « l’identification organisationnelle » dans l’édifice fraichement construit de l’établissement scolaire. Nous n’oublions pas plus que ses auteurs la difficulté qu’a eue le Groupe d’Études Sociologiques de l’INRP pour faire reconnaitre ce nouvel objet scientifique dans les années quatre-vingt-dix. Et cette lecture se révèle d’autant plus difficile que Draelants et Dumay ne distinguent pas le scolaire de l’universitaire. Dans l’universitaire, ils font une place à part aux grandes écoles françaises comme Polytechnique, Normale Supérieure ou encore Sciences Politiques et l’ESSEC. Sautant allègrement par dessus les frontières, ils évoquent aussi bien les établissements anglais que français ou belges en séparant, bien sûr, ceux de la communauté française et de Flandre. Pour couronner le tout, le travail se présente comme une revue de question sur le thème choisi avec un recours à quelques disciplines dont la rencontre n’est pas toujours évidente comme la sociologie, les sciences de gestion et de l’organisation. Les recherches évoquées, dont celles des auteurs, n’ont pas toujours de rapports épistémologiques et méthodologiques entre elles. Enfin, le style est parfois difficile à suivre et certaines phrases, comme celle de quatorze lignes qui court de la page 131 à 132, imposent des relectures fréquentes et attentives pour comprendre ce que leur long fleuve tranquille dissimule.

Est-ce à dire que c’est un ouvrage pour rien, une compilation comme il en existe tant ? Non, car les attentes sont à la hauteur du défi qui est lancé à la page 2 : « mieux comprendre […] comment les “nouvelles politiques scolaires” transforment les établissements ». En effet, qui se souvient encore des Indicateurs de Pilotage des Établissements Scolaires (les IPES) qui ont marqué en France l’introduction d’une politique d’accountability puisqu’il faut bien l’appeler par son nom ? L’État, les États sont aujourd’hui incapables d’établir de nouvelles normes pour refonder l’école. Que leur reste-t-il pour entrainer les transformations qui iraient dans le sens naguère proclamé par l’Union européenne de se maintenir au premier rang économique en s’organisant comme la « société de la connaissance » la plus performante ? L’établissement, qu’il soit scolaire ou universitaire va être sommé de s’aligner sur les résultats attendus selon deux types de logiques (la libérale du marché ou la républicaine de l’injonction descendante) que tout semble opposer, mais qui sont unies par la pression qu’elles font subir aux personnes engagées dans l’enseignement, à leurs institutions, ou plutôt à leurs organisations si l’on en croit Draelants et Dumay qui citent à ce propos Dubet et le déclin des institutions.

Si toutes les phrases de l’ouvrage ne sont pas aisées à lire, le plan est construit avec rigueur et les cinq chapitres qui se succèdent aident à comprendre comment les auteurs vont « sociologiser davantage la question des identités organisationnelles ». C’est bien là l’originalité de ce travail qui suggère un nouveau champ de recherches autour des établissements. Deux principes organisateurs sont retenus : l’identité et la culture. C’est autour du premier qu’est réellement construit l’ouvrage qui prend en compte le vieillissement des thèses de la reproduction pour s’engager sur les formes de résistance (ou d’adhésion) des personnels à cette obsession des résultats et des évaluations qui caractérise le début du vingt et unième siècle. Comment l’identité organisationnelle des établissements évolue-t-elle ou non en fonction des injonctions transmises par les États ou de leur laisser-faire ? Comment la stratégie du contrôle culturel par les établissements sommés de se mettre en projet a-t-elle trouvé ses limites dans son incapacité à faire advenir les changements voulus par les nouvelles politiques publiques ? Comment les images des établissements ont-elles évolué vers ce qu’il faut bien appeler des formes de duplicité en racontant des histoires qui s’éloignaient d’autant plus de la réalité qu’elles se rapprochaient de ce que les politiques et les parents souhaitaient entendre ? Avec des « consensus de façade » (p. 75) ou des « fables sociales » (p. 76) qui ne rassuraient que celles et ceux qui voulaient bien y croire. Évidemment pratiquer le benchmarking (tout simplement la comparaison) entre établissements scolaires devient une tentation qui permet de comprendre l’évolution vers une course à la meilleure image d’établissement. Si cette pratique néolibérale fait la preuve de son insuccès, c’est qu’on doit entrer dans la proposition des auteurs et les suivre dans l’hypothèse d’une identification organisationnelle qui parait encore incertaine dans ses effets comme dans son profil.

Ce qu’on retiendra de ce livre est l’effort des auteurs pour avancer une nouvelle forme d’étude de l’établissement scolaire (ils sont moins convaincants quand ils étudient le supérieur) même s’ils survolent trop rapidement les travaux français des années quatre-vingt-dix et les contributions de Dubet, Ballion, Dutercq et autres auteurs qui ont pu établir l’engagement scolaire de catégories d’acteurs ou leur désinvestissement sur la base d’enjeux dans le système. Il eût en effet été plus pertinent de définir réellement et concrètement ce qu’est une organisation scolaire d’établissement avant que d’en étudier les « transformations » (p. 147). Là aussi, sans doute, le recours aux travaux de l’approche institutionnelle, comme ceux de Hess sur le lycée au jour le jour (non cité), aurait permis de mieux comprendre les phénomènes de « résistance » (les auteurs emploient ce terme) à une approche libérale de l’établissement imposée par le personnel politique utilisant la méthode du « quasi-marché » (libre choix de l’établissement et abolition de la carte scolaire qui ne profitent qu’à certains « consommateurs d’école » étudiés par Ballion en 1982) ou par un système étatique d’évaluation-reddition de compte (dont Thélot a été l’introducteur en France avec des nuances peu perceptibles dans le livre). L’idée de se pencher sur l’identité des établissements était excellente, mais la réalisation laisse dubitatif dans la mesure où cette recension de recherches hétérogènes renvoie in fine à des recherches à venir.

Richard Étienne


Programmation 2014-2015

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