Dans un court ouvrage de 120 pages, Azziz Jellab, sociologue et auteur de plusieurs enquêtes de terrain sur le système éducatif, se propose de dresser un bilan de la politique d’éducation prioritaire initiée il y a près de 40 ans par Alain Savary.

Les ouvrages consacrés spécifiquement à l’éducation prioritaire sont plutôt rares et peu d’études universitaires ont été publiées sur la question depuis 2012. Il faut donc saluer cette initiative bien venue dans le contexte actuel marqué par la crise sanitaire qui a mis en évidence les réalités des inégalités et souligne l’imbrication des questions sociales et scolaires.

Au contraire de la pensée médiatique dominante qui méconnait l’histoire de l’éducation prioritaire et ses enjeux éducatifs et politiques, Azziz Jellab prend soin de rappeler dès le début de son étude que l’éducation prioritaire est née, comme politique publique, du constat que le principe d’égalité des chances ne suffisait plus pour construire une école juste et équitable et que l’objectif escompté est « de contribuer à corriger l’inégalité sociale par le renforcement de l’action éducative dans les zones où le taux d’échec est le plus élevé » (circulaire ministérielle du 1 juillet 1981). Après avoir présenté ce qu’il considère comme le caractère emblématique de l’éducation prioritaire, l’auteur cherche à mettre en évidence les évolutions comme les contradictions de cette politique des années 80 à la fin des années 2000.

La partie la plus originale de cet ouvrage porte sur la période récente de la refondation de l’éducation prioritaire, sujet très peu traité par les études universitaires. L’auteur souligne le projet ambitieux de cette refondation et rend compte plus précisément de l’importance du référentiel qui a conduit l’élaboration des projets de réseaux en 2014 et qu’il qualifie « d’articulation judicieuse entre pédagogie exigeante et bienveillance éducative ». Azziz Jellab prend soin de souligner à quel point, tout au long de ces quarante dernières années, l’éducation prioritaire a constitué un laboratoire de politiques publiques (partenariats ente l’école et son environnement local, coopération entre établissements, école du socle, évolution de la professionnalité des enseignants, pilotages des projets…) en s’appuyant notamment sur les pratiques nouvelles engagées par les équipes de terrain.

Tout au long de son étude, Azziz Jellab prend soin de resituer l’éducation prioritaire dans le contexte des inégalités générales qui traversent la société française. Il souligne ainsi que si « l’éducation prioritaire ne peut pas tout », elle constitue une politique qui « oblige à penser doublement les pratiques pédagogiques et un projet de société qui place la démocratisation de la réussite scolaire au premier plan des préoccupations ». Pour l’auteur, l’avenir de cette ambition passe nécessairement par une évaluation de la politique d’éducation prioritaire au fil des relances successives, des inflexions conséquentes produites par la refondation de 2013. Le ministre J.-M. Blanquer s’y refuse, bien conscient qu’une telle évaluation risquerait de mettre en évidence les profondes ruptures engagées par sa politique depuis 2017 qu’il s’agisse de l’ambition de lutter contre les inégalités scolaires et sociales comme de la confiance accordée aux projets des réseaux.

Un ouvrage salutaire à discuter au moment où le ministre Blanquer déclare vouloir remettre en cause l’éducation prioritaire.

Marc Douaire