Pour les auteurs, s’il s’agit de « sauver » la démocratie, c’est bien que celle-ci est en danger, entre montée des inégalités et crise de confiance dans les institutions. Ce qui les intéresse ici, c’est la part de responsabilité de l’école, que certains voudraient occulter en ne posant pas la question : est-ce que dans notre pays, non seulement celle-ci ne réduit pas les inégalités, mais même les aggrave ?

Les lecteurs familiers des deux auteurs n’apprendront peut-être pas beaucoup de choses de plus dans la première partie, quand d’autres découvriront une mise à mal incisive de « l’élitisme républicain » et de ses faux semblants, où « paradoxalement, chacun ayant le droit d’accèder à l’élite au nom de l’égalité, le modèle de l’élite s’impose à tous ; chacun est défini par la distance qui l’éloigne de la voie royale même quand il en ignore tout. »  Il s’agit pour les auteurs au contraire de promouvoir  une école éloignée de toute sélection précoce au lieu de se centrer sur un accès plus large à l’élite, même si celui-ci est souhaitable. Bien sûr, les auteurs ne négligent pas l’importance d’avoir permis à des millions de jeunes d’effectuer des études plus longues, mais la massification ne suffit pas si on veut une réelle démocratisation. Celle-ci d’ailleurs ne nuit nullement à l’efficacité de l’ensemble, comme le montrent des comparaisons internationales maintenant bien établies.

La seconde partie est consacrée à « l’utilité des diplômes ». On sait que dans notre système, ils pèsent lourd, au détriment de compétences qu’on pourrait acquérir progressivement, dans le cadre du socle commun, mais aussi tout le long de la vie . Et il est montré comment les familles aisées savent faire face à l’inflation des diplômes qui de fait dévalorise ceux-ci. La concurrence est rude pour chercher à obtenir des diplômes de plus en plus élevés !

Une idée majeure : « la démocratisation scolaire élève les aspirations des jeunes sans toujours élever leurs opportunités d’emploi, engendrant ainsi un sentiment de frustration et de déclassement ». L’analyse de ce (re)sentiment va occuper une place centrale dans la troisième partie.

Celle-ci m’a particulièrement intéressé, d’autant qu’elle rassemble des données qui nous permettent d’analyser plus en profondeur la « crise » que nous traversons dans le cadre du système éducatif comme ailleurs. Le mot « démocratie » est là davantage pris dans son sens politique, alors que les deux premières parties en examinaient davantage ses composantes économico-sociales.

Les auteurs montrent les dégâts de la « méritocratie », vantée par nombre de « républicains » qui oublient les « vaincus », ceux qui échouent et se rendent responsables de cet échec. La croyance en l’idée de « mérite » reste forte en France, mais « on peut adhérer au principe méritocratique tout en condamnant ses conséquences inégalitaires ». Le sentiment de déclassement et d’injustice, évoqué ci-dessus  s’aggrave du fait de promesses non tenues et on sait combien cela conduit à la défiance envers les institutions et entraine des conduites politiques qui vont de l’abstention au vote pour l’extrême-droite. Et les qualités issues de la sélection scolaire qui règnent sur une importante classe cultivée (cela va de la confiance en soi à la tolérance, en passant par l’ouverture d’esprit et la volonté de s’engager pour autrui) sont alors perçues  « comme des manifestations d’arrogance chez ceux qui sont moins bien nés et surtout qui n’ont pas aussi bien réussi à l’école. »

Dans une très riche conclusion, les auteurs fustigent les remèdes simplistes aux dangers du renforcement des inégalités scolaires : le « toujours plus de la même chose »  ou les dispositifs méritocratiques qui au mieux élargissent le cercle des élites, ou encore le sauvetage des idées démocratiques par ce qui pourrait rester de vaines leçons de morale, déconnectées de la culture juvénile et de la mise en pratique au cours de la scolarité d’expériences citoyennes. S’appuyant par exemple sur les apports des mouvements d’éducation nouvelle et des pédagogies innovantes, il faut œuvrer pour une transformation en profondeur de l’école qui n’opposerait plus l’excellence et les exigences communes, et qui ne vivrait pas dans un obsédant rêve d’un retour à un « avant » plus ou moins mythique.  Méditons sur la dernière phrase du livre, à la syntaxe sophistiquée : « une école plus juste et plus sensible à ses propres effets pourrait ne pas contribuer, souvent sans le savoir, aux malheurs et aux crises qu’elle croit combattre ».

Jean-michel Zakhartchouk