Ce thème du harcèlement suscite une certaine fascination, c’est en tout cas ce qu’on peut penser à la présentation qui en est faite, dans les journaux comme dans les communiqués du ministère. Que nous dit-on, plus ou moins explicitement ?
– Le rapport énonce des vérités : une enquête auprès de 12 326 élèves, qui dit mieux ? Les sondeurs et leurs pauvres échantillons soi-disant représentatifs d’un millier de personnes peuvent se rhabiller. Ne nous inquiétons pas des conditions de passation de l’enquête, de la formulation des questions, de tous les biais qui peuvent se produire de ce type d’enquête dite de « victimation ». Les chiffres sont là, précis, irréfutables.
– Il apporte des « révélations » : si, puisqu’on vous le dit ! Jamais personne n’avait évoqué le problème, aucun enseignant n’avait jamais pris conscience de ce qui se tramait sous ses yeux, il a fallu que les institutions aussi respectables que l’Unicef et le conseil scientifique des états généraux de la sécurité à l’école se penchent sur la question pour qu’enfin le déni soit levé.
– Il dénonce une injustice flagrante, insupportable : comment ne pas vouloir agir, tout de suite, se mobiliser sans plus attendre pour y mettre un terme ? Comment ne pas applaudir à la détermination du ministère, qui, dans les tout prochains jours, c’est promis, va annoncer des mesures ?
– Il prend le parti des victimes : comment ne pas avoir le cœur serré à l’évocation des tragédies que vivent ces enfants innocents ? Comment ne pas partager cette juste cause, alors que l’indifférence des adultes a déjà fait tant de mal ?
– Enfin, mine de rien, il nous met face à une question anthropologique majeure : comment des enfants peuvent-ils faire du mal à d’autres enfants, se complaire dans la souffrance d’autrui ? La question n’est jamais posée aussi explicitement, mais c’est bien cette interpellation fondamentale à notre humanité qui occupe les unes des journaux.

Une fois le journal refermé, reste à argumenter sur chacun de ces points, ne serait-ce qu’en soulignant les inévitables simplifications qui s’opèrent depuis le travail des auteurs du rapport jusqu’aux gros titres en tête des articles. Nous nous sommes efforcés de mener une telle réflexion dans le dernier dossier des Cahiers pédagogiques, Violences : l’école en cause ?, en rappelant les discussions entre chercheurs sur cette notion de « harcèlement », bien difficile à définir précisément, en retraçant la longue série des discours médiatiques sur la violence d’école, en faisant le point sur ce que l’on sait des évolutions au long cours de ces phénomènes dans la jeunesse, en insistant sur la diversité des approches, psychologique, sociologique, politique, indispensable pour mieux comprendre ce qui se joue dans les cours de récréation.

On voudrait surtout en appeler à un peu d’intelligence, au sens large du terme, y compris d’intelligence émotionnelle, face aux simplismes médiatiques, et plus encore face aux comportements violents entre élèves. L’éducation est affaire de valeurs, de sens du collectif, de compréhension des situations, de maitrise de dispositifs, pour construire un cadre accueillant, élaborer des réactions aux agressions. Aucune circulaire ministérielle, aucune campagne de recrutement de personnels ne suffiront jamais à régler le problème. Qui osera même prétendre qu’il peut être réglé ? Fuyons les postures et les imposteurs, prenons soin de la jeunesse.

Patrice Bride