Florent faisait de l’étonnement la vertu première, il se refusait à prendre au sérieux le sérieux, mais en funambule qui ne perd jamais de vue son fil, il se méfiait de la dramaturgie de l’exploit… S’il aimait que les cimes ne se livrent pas sans résistances, il ne professait pas le goût du risque. Lors de ses courses en montagne, accompagné de ses fidèles complices, il ne s’agissait jamais de vivre dangereusement, mais de vivre.
Un an après cette ultime course qui, cette fois, ressembla à une impasse, témoigner de Florent, de son absence irrécusable, de sa présence inoubliable, de notre reconnaissance par delà la tristesse reste un devoir. Nous souhaitons nous en acquitter en évoquant « sa » boutique de sports, ce cadeau qu’il fit au Clept et où il exista plus secrètement.

La boutique de sport

Aux décrocheurs en voie de raccrochage, ces jeunes filles et garçons qui souvent, dans leurs errances hors école, s’inventèrent des règles non orthodoxes pour survivre, il proposa des itinéraires insolites, des boussoles improbables, des règles opportunément décalées pour qu’ils mettent au jour et à jour leurs paysages du dedans…, et même les plus déboussolés y adhérèrent, enthousiastes.
Sorte d’ « alteréducation du sport », sa boutique s’inscrivait dans un cadre : existence d’une activité motrice, existence d’une compétition-challenge (l’enjeu), existence de règles connues, comprises et respectées, existence d’une pratique spectaculaire (au sens de susceptible de procurer du plaisir à ceux qui jouent comme à ceux qui regardent).
Accueillant, y compris dans la déclinaison de son exigence, Florent savait être attentif aux plus timides. Il donnait la part belle aux relations, au partage, à la rencontre de l’autre dans les pratiques plus soucieuses d’unir des partenaires que d’opposer des adversaires !
Florent permettait, par son orchestration d’activités sportives, ludiques et rigoureuses, le réapprivoisement par chacun d’un corps finalement vécu comme gisement inexploité, comme source d’énergie, de mouvements, de plaisirs. Passeur vigilant de savoirs, de savoir-faire émancipateurs, il posait sur tout, ce que la culture africaine appelle joliment « le regard de l’oncle »… regard préféré à celui du père au prétexte que ce dernier manquerait de recul, de distance amusée.
Il n’évaluait pas des performances, ne dressait pas de classements, il appréciait des prises de risques, des aptitudes à découvrir son cheminement propre au sein d’une équipe, un degré de participation…
Sa boutique inventive, malicieuse et exigeante, tissait en contrebande mais opiniâtrement, estime de soi, confiance en autrui, affirmation de soi, indissociables des situations de réussites assumées.

Merci Florent pour les sillons que tu traças, et pour avoir permis que beaucoup de paris du Clept soient gagnés.

Agathe Vernay et Bernard Gerde, Collègues de lettres, assidus de la BOUTIQUE DE SPORTS – Grenoble Mars 2006.