François Dubet reprend dans cet ouvrage, en les actualisant, une série d’articles ou d’extraits de livres qu’il a publiés sur l’école. De manière toujours claire et vigoureuse, il développe quelques idées forces sur notre système éducatif, en ne cachant pas qu’il navigue entre la posture du sociologue, observateur objectif et toujours un peu briseur d’illusions, et celle d’acteur engagé, qui pourfend les idées reçues « non sans véhémence » et ne disparaît pas derrière les prétendues certitudes de la science.
On retiendra tout particulièrement le passionnant article : « pourquoi ne croit-on pas les sociologues ? ». F. Dubet montre les « bonnes raisons » qu’on peut avoir de ne pas croire dans ce discours. Il n’omet pas au passage d’interroger la sociologie elle-même, qui ne peut être prescriptive, mais démonte avec une ironie mordante la position aristocratique de ceux qui ont fait de l’anti-sociologie un vrai fonds de commerce. En fait « les résistances et les modes de réception des acteurs font pleinement partie de la sociologie » et le chercheur « est obligé de tenir compte de la lecture et des réactions que suscite son travail. » Les nombreux contacts de l’auteur avec les syndicats et mouvements pédagogiques (dont le Crap) montrent bien son souci d’un dialogue fécond, qui n’exclut pas parfois les tensions et parfois les incompréhensions. Par exemple lorsqu’il met en doute la croyance qu’il juge naïve dans les vertus de la « formation » pour faire passer dans la réalité les « bonnes réformes ». Ou lorsqu’il met en garde contre l’oubli du poids de l’environnement social dans les difficultés scolaires, dérive dans laquelle peuvent tomber les pédagogues.
On retiendra les analyses fines et nuancées sur le concept d’égalité des chances, sur la laïcité, les violences à l’école. Et bien sûr ce qui est au centre du livre : comment peut-on travailler à ce que l’école « n’en rajoute pas » aux inégalités existantes dans la société ? F. Dubet montre bien comment il ne faut pas s’enfermer dans une logique binaire sur des questions comme l’aide aux plus méritants et l’acquisition par tous d’un Smic culturel (au sens noble que garde le mot Smic), ou en matière de lutte contre les inégalités entre travail au niveau du territoire et travail au niveau de l’individu. Oui, il y a un équilibre à trouver entre ces deux dimensions, équilibre qui ne semble plus guère respecté au niveau de la politique nationale qui a fait le choix semble-t-il de la méritocratie et de la centration sur l’individu, dont la traduction est inévitablement « malheur aux vaincus ».
F. Dubet nous montre aussi comment l’école se transforme, malgré tout, dans une sorte de « marche en crabe » (p. 179), avec l’idée qu’elle ne se transforme pas volontairement mais parce qu’elle est obligée de le faire », dans un climat de pessimisme et de psychodrame. Le sociologue nous aide donc à voir plus clairement ce qui se joue dans ces évolutions pas toujours faciles à bien percevoir, le citoyen engagé, qui n’hésite pas à aller au charbon, dans les médias, nous donne, lui, dans la lucidité et le déniaisement, des raisons de continuer le combat.

Jean-Michel Zakhartchouk


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