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Entretien avec Éric Delemar

Éric Delemar est le Défenseur des enfants, adjoint à la Défenseure des droits. Ancien éducateur spécialisé, il occupe là une position de vigie, pour continuer à promouvoir les droits des enfants et à protéger les plus vulnérables.
Quels souvenirs gardez-vous de l’école ?

Je n’ai pas eu une relation à l’école très simple. Je faisais partie de ces élèves tête en l’air, dans l’imaginaire, qui pouvaient souvent agacer les enseignants. J’étais beaucoup dans le jeu. Mais j’ai aussi des souvenirs incroyables, en particulier de mes enseignants d’histoire-géographie. J’adorais l’histoire !

Je ne faisais pas partie de ces enfants qui étaient bons parce qu’il fallait être bon. J’avais besoin qu’on crée les conditions pour que j’apprenne, et j’étais très sensible à la manière dont les enseignants sécurisaient leur classe, dont ils développaient ce qu’on connait depuis des années dans les pédagogies Freinet ou Decroly et qu’on appelle aujourd’hui les compétences psychosociales.

L’école a-t-elle été pour quelque chose dans votre choix de devenir éducateur spécialisé ?

Je pense que mon expérience à l’école m’a amené à ne pas aller vers la transmission du savoir, mais vers l’éducation spécialisée et les plus vulnérables. J’ai commencé par vouloir faire une fac d’anglais, mais très vite ça ne m’a pas convenu. J’ai passé le concours d’éducateur spécialisé, après des expériences professionnelles, notamment auprès d’enfants en situation de handicap.

Dès l’entrée en formation, on était en alternance. Or, j’aimais faire des activités avec les jeunes. J’adorais ­aussi être à la fois dans la réflexion et dans l’action. On développait des réflexions plus philosophiques et éthiques qu’à la fac d’anglais, où il y avait un côté bachotage qui ne me plaisait pas trop. Et puis, on était dans de plus petits groupes, alors qu’il y avait des centaines d’étudiants dans les amphis. C’était assez anonyme.

Durant mes vingt-cinq années dans la protection de l’enfance, j’ai aussi fait de la formation dans des écoles de travail social, et aujourd’hui j’interviens auprès des jeunes ambassadeurs des droits (Jade).

Après deux ans comme Défenseur des enfants, quel état des lieux faites-vous des droits des enfants en France ?

D’abord, je dois dire que c’était assez inattendu de me voir proposer cette fonction. À l’époque, j’étais en train de gérer la crise sanitaire dans un établissement d’accueil d’enfants en danger.

Je constate qu’on n’a jamais autant parlé des droits de l’enfant qu’aujourd’hui, avec la libération de la parole des adultes sur les violences subies lorsqu’ils étaient enfants. On parle beaucoup de protéger les enfants, mais dans les faits il y a énormément de difficultés concrètes.

Nos enfants grandissent dans des crises qui s’enchainent : crise climatique, crise sanitaire, peur de la guerre, du terrorisme, peur de la pauvreté et du déclassement. Les périodes de crise ne sont jamais favorables aux plus fragiles, donc aux enfants, aux femmes, aux étrangers… S’occuper des enfants en temps de crise sanitaire, c’est leur éviter de contracter le covid, mais c’est aussi ne pas oublier qu’ils sont éminemment dépendants des interactions sociales. Il ne faut pas s’étonner qu’un an après les pics d’hospitalisation pour cause de covid on ait un pic d’hospitalisation pour dépression. L’isolement, la perte de repères, l’exposition aux écrans, tout ça a eu un effet délétère.
De plus, on est dans un contexte où les services publics ne vont pas très bien ; des enfants en danger ne sont pas accueillis dans le dispositif faute de moyens, des décisions de juges pour enfants ne sont pas mises en œuvre, la scolarisation des enfants en situation de handicap n’est pas toujours assurée…

Il y a eu, depuis le début de l’année 2022, 80 % d’augmentation du nombre d’enfants qui vivent à la rue. Et près de 45 000 sont SDF, selon un rapport de l’Unicef et la Fédération des acteurs de la solidarité, en comptant ceux qui vivent dans les hôtels sociaux, les bidonvilles, les centres d’hébergement. Ces chiffres ne cessent de progresser.

Il n’y a pas d’accès aux droits fondamentaux quand l’habitat est précaire, car ces droits sont très sectorisés. Ainsi, beaucoup de mairies veulent des preuves de l’adresse de logement. Pourtant, un décret de 2020 prévoit qu’une déclaration sur l’honneur suffit, car ce qui est fondamental, c’est le droit à l’éducation. Mais il y a encore beaucoup de parents à qui on refuse l’accès à l’école pour leurs enfants, et qui n’ont même pas de notification de refus, sans laquelle il n’y a pas de recours juridique possible.

En fin de compte, mon constat, c’est qu’il n’est pas simple d’être un enfant ou un jeune aujourd’hui, même s’il y a une majorité d’enfants qui vont bien. Et cela dit quelque chose de l’état de notre société.

Pourquoi avez-vous fait le choix de consacrer votre rapport 2022 au droit des enfants à la vie privée ?

C’est un sujet de préoccupation très forte : comment protéger la vie privée et l’intimité des enfants ? Protéger l’intimité de l’enfant, c’est le reconnaitre en tant que sujet de droit et c’est préparer son devenir. On ne peut pas grandir sans un espace personnel où l’on est préservé du regard d’autrui. Si un enfant veut fermer la porte de sa chambre ou de la salle de bains en grandissant, c’est parce que c’est la reconnaissance de son espace. Tout ce qui est derrière la porte fait partie de la vie privée, et donc on frappe avant d’entrer. Chacun a le droit à son espace d’intimité, car il n’y a pas de vie privée sans un droit au secret, à la pudeur et à l’imaginaire. On ne découvre pas sa vie privée à 18 ans.
Nous avons questionné les lieux de vie et de passage des enfants : les centres d’hébergement où le partage de l’intimité est forcé, l’état des toilettes dans les écoles, les collèges, les lycées. Tout parent a vu qu’après l’école maternelle la première chose que fait son enfant, c’est aller aux toilettes pour se soulager, parce qu’il ou elle n’y est pas allé de la journée… Personne ne se préoccupe de ce qui se passe dans les toilettes, où l’hygiène est déplorable, le loquet ne fonctionne pas toujours, les portes sont ouvertes à quarante centimètres du sol et du plafond. Au collège ou au lycée, les jeunes filles se sentent humiliées de devoir justifier qu’elles demandent la clé des toilettes des professeurs pour disposer d’un minimum d’intimité. Tout cela crée du malêtre.

Nous nous sommes bien entendu aussi intéressés à la révolution qu’est le numérique et à l’identité numérique. Les enfants promènent sur eux leur vie privée en permanence, dans leur smartphone, avec le risque de son dévoilement à tout instant. Or, cet espace numérique qu’ils considèrent privé peut être à tout moment rendu public. Leurs amis d’hier peuvent divulguer la partie d’intimité qu’ils ont conservée dans leur smartphone. Aujourd’hui, les préados découvrent en même temps la puberté, la sexualité et les réseaux sociaux.

Propos recueillis par Cécile Blanchard