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Entretien avec Agnès et Xabi Molia

Agnès et Xabi Molia sont frère et sœur et réalisent des films ensemble. Leur dernier film, Un bon début, suit pendant une année quinze jeunes de 14 à 15 ans, pris en charge dans un dispositif de raccrochage scolaire à Grenoble, Starter. Un sujet qu’ils n’ont pas choisi par hasard.
Quels souvenirs gardez-vous de l’école ?

Xabi Molia : Ce qui me vient d’abord, c’est le souvenir du collège privé catholique dans lequel je suis allé, qui était complètement anachronique, avec une violence disciplinaire quotidienne. J’y ai forgé des liens d’amitié très forts, contre une institution qui était étriquée, puritaine. En revanche, ce qui a été lumineux, ç’a été la classe préparatoire que j’ai faite au lycée Henri-IV ! J’y ai connu une année aux antipodes de ce que j’imaginais. J’arrivais avec la peur au ventre d’être dans un lieu de sévérité et de compétition. Mais ça a été hyper rassurant et j’ai rencontré des profs extraordinaires.

Agnès Molia : Je n’étais pas dans le même collège, mais chez les sœurs. J’ai le souvenir de quelque chose d’un peu familial, elles étaient gentilles, et on mangeait très bien ! Et, en 5e, j’ai rencontré un prof de français qui a changé ma vie. Il m’a fait lire plein de livres. Puis, j’ai eu l’expérience des États-Unis, qui n’ont rien à voir d’un point de vue pédagogique. Il y avait une facilité du rapport avec les enseignants, on pouvait les voir dans leur bureau, leur poser des questions. Les enseignements étaient très ouverts sur nos gouts : on choisissait nos options et notre emploi du temps. J’ai étudié plein de choses qu’on n’aurait jamais imaginé enseigner en France.

Comment faites-vous vos choix de films ?

A. M. : Un des moteurs importants pour moi, c’est l’adolescence. Avec Xabi, on a fait notre premier film ensemble, Le Terrain, sur un club de foot à Aubervilliers qui faisait aussi du soutien scolaire pour les ados. La réalisation de documentaires m’amène à aller dans pas mal de milieux différents. Le gouffre abyssal entre mes enfants et ceux que je peux côtoyer à l’occasion de mes tournages m’inquiète et me rend un peu pessimiste sur l’avenir. Pour Un bon début, le fait qu’une telle classe existe m’a intéressée justement à cause de ces interrogations.

X. M. : Il y a beaucoup de films qui montrent ce qui ne fonctionne pas. Nous, on filme des endroits qui ont l’air de fonctionner, même si on ne sait pas quelle est la durée de ce qu’ils réussissent. Pour ce qui est d’Un bon début, le fait d’avoir été enseignant à l’université avant a dû me sensibiliser à des choses que j’ai retrouvées chez Antoine Gentil. Je connais la difficulté des jeunes à apprendre. Et j’ai reconnu en Antoine l’enseignant que j’aurais voulu être, ou ceux dont j’avais trouvé le travail extraordinaire. Son école, c’est l’école de la bienveillance comme je ne l’ai pas connue.

Un bon début, c’est un film sur les adolescents ?

X. M. : Il y avait deux films à ne pas faire. Ça ne pouvait pas être un film sur Antoine Gentil. Il est le centre de gravité du dispositif et donc du film, mais on voulait aussi présenter le point de vue des adolescents. Le second écueil à éviter, c’était d’en rester à une dramaturgie hyper simple, avec une unité de temps, l’année scolaire, et une relative unité de lieu dans la classe. Mais nous trouvions indispensable d’aller voir en dehors de la classe, où ça se passe plutôt bien, sinon on risquait de ne pas mesurer ce que le dispositif tente de réparer et de reconstruire.

A. M. : Il y a eu aussi la question du choix des enfants. Et, en fait, c’est plutôt eux qui nous ont choisis, qui se sont imposés, par exemple Nels et Tamara. On ne pensait pas qu’on réussirait à créer du lien avec ces deux-là. D’autres nous ont énormément plu au début, mais ça ne s’est pas fait.

X. M. : On fait des films d’affection, avec les gens. On ne peut pas imposer le film. On s’est mis en situation d’accueil, pour quinze enfants avec quinze histoires extraordinaires. Ce sont des enfants qu’on écoute peu, qu’on regarde peu ; pour certains, le film a été une opportunité de se raconter.

A. M. : Nous avons vu beaucoup d’anciens élèves appeler, passer à l’improviste. À Starter, ils ont eu à un moment un endroit où ils se sont sentis considérés, protégés, aimés parfois. Ils savent qu’ils peuvent revenir.

X. M. : Starter, c’est pas un conte de fées. Au bout d’un an, c’est fini. Certains vont retrouver un fonctionnement qui les a mis en échec. Ils ne sont pas tous devenus de bons élèves subitement, mais ce qui nous a paru durablement restauré, c’est l’estime de soi. Quand ils arrivent là, ça fait des années qu’ils ne sont perçus que comme des nuisances, des parasites. Tout à coup, on leur dit « j’aimerais travailler avec toi ».

A. M. : Quelque chose se joue aussi du côté des parents. Tout à coup, ils ne sont plus traités comme de mauvais parents, leurs enfants sont valorisés, il y a quelque chose de restauré pour eux aussi. L’école, c’est un lieu où on peut se faire très mal…

Qu’est-ce que le film dit de l’état de l’école, selon vous ?

X. M. : Starter fête ses dix ans, c’était censé être un dispositif pionnier, expérimental. Qu’est-ce qu’on en fait maintenant ? Le film va rendre cette question plus visible. Le dispositif était complètement sous les radars, mais des gens ont vu le film, et l’institution a un peu bougé ces dernières semaines. Ce dispositif est reproductible. il ne tient pas au charisme d’un homme. Antoine dit qu’il a été formé, qu’il applique des méthodes qu’on lui a transmises. La méthode, c’est de ne virer aucun gamin : le but n’est pas de les évacuer, mais de les sortir de leurs problèmes. Ce n’est pas de la foi, mais un métier, il n’y a rien de sacrificiel. Je suis persuadé que dans toute agglomération de la taille de Grenoble, il y a des gens qui ont, comme Antoine, l’envie et l’énergie. Il donne énormément à son travail, mais tous les matins il se lève avec une énergie extraordinaire parce que son métier a un sens. Ça répond un peu à la crise des vocations actuelle…

A. M. : Ça tient sur l’équivalent de deux postes de prof pour quinze enfants, qui, pour certains, n’ont été que trois jours à l’école l’année précédente. On ne parle pas de moyens colossaux. Avec ce film, on veut donner à voir pour donner à penser.

X. M. : Nous pensons qu’une salle de cinéma, c’est un forum, un lieu de mélange et d’échanges à travers des débats publics. On regarde le film, et après on discute, avec ou sans nous. Le film a été montré dans quelques festivals, devant un public très largement scolaire, des adolescents. J’ai toujours pensé que le film allait toucher les enseignants, les parents, et je me suis aperçu qu’il s’adresse aussi à des gens de l’âge des ados du film. Et on a vu, dans les échanges après, qu’ils étaient hyper touchés.

Propos recueillis par Cécile Blanchard
Photographie : Xabi et Agnès Molia. ©MSVP

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