Enseigner les mathématiques aux déficients intellectuels

Apporter un bagage mathématique minimum aux enfants ayant une déficience mentale légère est nécessaire pour qu’ils puissent accéder à une certaine autonomie à l’âge adulte. Mais que faut-il enseigner et comment ? Une étude menée en Tunisie auprès d’éducateurs spécialisés témoigne de réelles difficultés, liées au handicap des élèves mais aussi à l’absence de directives et de moyens éducatifs.

Compter et faire de petits calculs est nécessaire dans notre vie quotidienne à tous, y compris pour les personnes ayant une déficience intellectuelle. Les éducateurs spécialisés en Tunisie sont généralement amenés à enseigner ces notions de mathématiques à des enfants déficients intellectuels qui peuvent être passés par l’école ordinaire ou pas. Or pour mener à bien cet enseignement, certaines règles, étapes et méthodes sont à respecter. C’est dans ce contexte qu’il nous a semblé important de questionner les réalités des classes et de pointer les difficultés rencontrées. Pour cela, nous avons interrogé les représentations de trente éducateurs spécialisés sur l’enseignement des mathématiques aux personnes ayant une déficience intellectuelle ainsi que leurs pratiques déclarées. Ces éducateurs, titulaires d’une licence en éducation spécialisée, assurent une prise en charge éducative d’enfants avec déficience mentale légère, âgés de 8 à 14 ans.

L’intervention éducative auprès des personnes avec déficience intellectuelle légère peut leur permettre de vivre et travailler avec une certaine indépendance à l’âge adulte. Avoir des compétences en calcul et en numératie est essentiel dans cette démarche vers l’autonomie, pour la vie de tous les jours et l’intégration sociale1.

Tous les éducateurs spécialisés que nous avons interrogés s’accordent sur le fait qu’enseigner les mathématiques est important pour les jeunes avec déficience intellectuelle. La majorité d’entre eux (vingt-deux sur les trente interrogés) estiment que cet apprentissage est l’une des clés de l’autonomie et de la socialisation. Les huit autres expliquent qu’étudier les mathématiques pourrait aider à développer l’aspect cognitif chez ces personnes en faisant « augmenter et évoluer les capacités cognitives » et en « améliorant leur raisonnement ». Autrement dit, une sorte d’exercice intellectuel qui aurait un impact direct sur le handicap et qui les rendrait plus « intelligents ». Or, la déficience intellectuelle n’est pas guérissable et l’apprentissage des mathématiques ne comblera malheureusement pas le retard du fonctionnement intellectuel.

Les thèmes à aborder selon eux seraient par ordre décroissant d’importance : le dénombrement, la manipulation de l’argent, la mesure du temps, la mesure des distances et des masses et la géométrie.

La moitié des éducateurs déclarent enseigner les mathématiques quatre fois par semaine tandis qu’un seul le fait tous les jours. Pour treize éducateurs, une séance d’enseignement dure entre quarante-cinq et quatre-vingt-dix minutes, alors que la recherche montre que les personnes ayant une déficience intellectuelle se distinguent par des caractéristiques motivationnelles qui ne favorisent pas le maintien de l’effort2 ainsi que par des problèmes de concentration.3

Les éducateurs ne cachent pas avoir des difficultés à enseigner les mathématiques à ces apprenants particuliers. Certains y voient la conséquence de l’absence de directives officielles ou du manque de moyens et de ressources pédagogiques. Pour d’autres, l’hétérogénéité des groupes et certaines caractéristiques liées au handicap intellectuel (troubles de comportement et de mémoire notamment) font de l’enseignement des mathématiques une mission laborieuse. D’autres enfin évoquent l’indifférence des familles ou l’absentéisme des apprenants.

En Tunisie, les éducateurs spécialisés ont en effet à concevoir et à planifier eux-mêmes les enseignements en l’absence de directives officielles. Dans ces conditions, ils ont recours à différentes stratégies pour se documenter et s’outiller : chercher sur internet, utiliser des manuels scolaires non adaptés, demander de l’aide aux collègues plus expérimentés ou consulter des revues scientifiques spécialisées. Malgré le fait que ces éducateurs pensent majoritairement qu’il est important de se former, très peu d’entre eux ont bénéficié d’une formation dans l’enseignement des mathématiques aux personnes avec déficience intellectuelle (seulement cinq sur trente). Deux éducateurs pensent par ailleurs qu’il serait inutile de se former, étant donné que « les notions mathématiques à enseigner sont simples » et que « l’expérience est plus importante que la formation ».

Un peu plus de la moitié d’entre eux (seize sur trente) estiment qu’il serait nécessaire de disposer d’un programme officiel pour un enseignement adapté des mathématiques, car cela les aiderait à affronter les difficultés rencontrées en classe et unifierait les méthodes utilisées pour enseigner. Les autres pensent au contraire que cela est inutile, essentiellement à cause de l’hétérogénéité des groupes et des différences entre les niveaux des apprenants. Ils veulent ainsi être libres dans le choix des méthodes d’enseignement.

L’individualisation est au cœur de l’éducation spécialisée. Tous les éducateurs interrogés l’appliquent dans leur enseignement des mathématiques, mais expliquent que cela n’est pas toujours facile à cause du manque des moyens éducatifs, du temps et des problèmes liés directement au handicap des élèves.

Kaouthar Lamouchi Chebbi, Imen Labidi
Institut supérieur de l’éducation spécialisée, université de la Manouba, Tunisie

Article paru dans le n° 573 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

 

Les maths, est-ce que
ça compte ?

Coordonné par Baptiste Hebben et Claire Lommé
Tous les acteurs de l’enseignement se trouvent confrontés à la question des « bases » ou des « fondamentaux » : pour effectuer des choix dans les programmations, pour remédier aux difficultés d’élèves, pour proposer des évaluations. Quelles sont les mathématiques que l’on doit enseigner aujourd’hui ?


Notes
  1. Rhonda Faragher, Roy I. Brown, « Numeracy for adults with Down syndrome : it’s a matter of quality of life », Journal of Intellectual Disability Research, vol. 49, issue 10, octobre 2005, p. 761-765.
  2. Frédi P. Büchel et Jean-Louis Paour, « Déficience intellectuelle : déficits et remédiation cognitive », Enfance n° 57, 2005. En ligne : https://doi.org/10.3917/enf.573.0227.
  3. Jacques Boulanger, « Les troubles associés à la déficience intellectuelle », Empan n° 104, 2016. En ligne : https://doi.org/10.3917/empa.104.0031.