On lira avec profit l’excellent compte-rendu fait par notre ami Patrick Picard dans l’Expresso du Café pédagogique le lundi 23 mars.
Je voudrais ici, en tant qu’un des organisateurs, revenir sur quelques points qui m’ont semblé renvoyer à des débats importants de l’heure et sur lesquels il serait intéressant de travailler, au-delà des convergences et des postures d’opposant (à la politique actuelle) qui risquent de gommer les dissensus et d’esquiver des discussions essentielles.
Il est utile de mettre en lumière les tensions, voire les contradictions qui peuvent exister et qui sont apparus à plusieurs moments du colloque.

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Les enseignants changent-ils dans le réel, comme l’affirme fortement Anne Barrère, au-delà de leurs discours, ou la situation est-elle bloquée au point que quelqu’un comme Laurent Ott est sorti de l’Education nationale et ne croit guère à des impulsions de l’Institution, bien au contraire, lesquelles sont jugées insuffisantes par d’autres, mais pas négligeables ?

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Les enseignants sont-ils vraiment cette force de changement majoritaire, partageant des valeurs de réussite de tous, (voir l’intervention de Roland Hubert, du SNES , dans la table ronde syndicale) ou ne sont-ils pas traversés par des clivages profonds ? Quand ils refusent par exemple l’évaluation par compétences, le socle commun, difficile de penser que c’est seulement par refus d’une conception bureaucratique et descendante, dénoncée par Sophie Audoubert à partir de son expérience d’un collège de Seine-Saint-Denis.

Innover aujourd’hui, utiliser les marges que propose l’Institution (l’article 34 qui donne le droit à expérimenter), est-ce « mettre des rustines » comme le pense Gaston Mialaret, un de nos « anciens » qui nous a fait l’honneur de participer à notre manifestation ?

Dans l’opposition à la politique actuelle de « destruction du service public », certains pensent qu’il n’y a pas à faire dans la nuance et que l’urgence est de dénoncer le « grand complot ». Pour nous, il faut trouver une juste position entre la revendication d’une rationalité éloignée de toute théorie du « Grand Complot Libéral » et du soupçon systématique (comme l’a souligné le journaliste Luc Cédelle, du Monde) et une modération que le sens de la complexité rendrait tiède et incapable d’agir. Ne confondons pas une politique d’ensemble, orientée par un projet, et une espèce de verrouillage où tout serait cohérent (avec la manipulation de quelques puissants occultes). Jack Lang a rappelé que, selon lui, malgré tout, il y avait bien un projet global d’attaque contre le service public. Mais que penser de son réquisitoire contre les évaluations internationales truquées[[Voir à cet égard le remarquable ouvrage de Baudelot et Establet, L’élitisme républicain, l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales, La République des Idées, Seuil qui vient de paraitre et dont nous reparlerons très prochainement dans les Cahiers avec un entretien avec un des auteurs.]] ? Leur utilisation par le Ministère est souvent fâcheuse, mais on est aussi dans la fameuse histoire du bébé et de l’eau du bain…

Même si la question n’a pas été abordée en tant que telle, on sent aussi des divergences sous-jacentes autour du socle commun de compétences. On peut le voir comme un piège dans lequel est tombé le CRAP-Cahiers pédagogiques qui en est un chaud partisan. Ou au contraire un ferment de changement et une nécessité démocratique. On sait que ce sujet est en débat par exemple avec Philippe Meirieu. Le SGEN et le SE-UNSA le défendent également avec force, tandis que la FSU ne le voit que comme une machine de guerre contre la complexité des savoirs et contre une culture de haut niveau. Pour nous, comme l’a dit une participante de l’atelier « socle commun », le socle est, malgré ses insuffisances, une sorte de point d’appui. C’est ainsi par exemple qu’il permet d’atténuer les effets négatifs des nouveaux programmes du primaire…

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On aura apprécié la pugnacité de Jack Lang et de Philippe Meirieu. On a rappelé au passage la fécondité du Conseil de l’innovation créé par le premier et qui a été détruit après 2002, et dont l’une des œuvres aura été de permettre l’émergence de projets remarquables tel celui de Clisthène. Mais on aura aussi, je pense, apprécié le recul du sociologue (Patrick Rayou) ou de l’historienne de l’éducation (Anne-Marie Chartier). Et en fin de compte, tout le monde s’est retrouvé, lors de la dernière table ronde, dans un consensus pour critiquer la gouvernance actuelle dans l’Education nationale, la manière calamiteuse de lancer des réformes improvisées, dont la dernière en date, sur la formation des enseignants, mène à la catastrophe. Jack Lang, là encore, a eu des mots très justes pour décrire cette situation. Reste que la « bonne méthode » n’est pas simple et reste à trouver, d’autant que l’école et sa nécessaire adaptation au monde de demain ne peut pas être l’œuvre des seuls enseignants, comme le rappelle Philippe Watrelot dans son texte d’ouverture…

Oui, il faut bien à la fois résister et proposer (titre des premières Assises de la pédagogie), oui, il faut agir, mais en continuant à réfléchir. Et notre slogan garde toute son actualité : « changer l’école pour changer la société, changer la société pour changer l’école ».

Jean-Michel Zakhartchouk, rédacteur aux Cahiers pédagogiques.