« C’est une obsession de vouloir genrer les catégories de métier »

Uèle Lamore par Antoine de Tapol

Chef d’orchestre, arrangeuse, compositrice, à 27 ans, Uèle Lamore est tout cela à la fois. S’entretenir avec elle à propos de l’école, des métiers genrés et du multiculturalisme vous remet les idées en place et rend beaucoup plus optimiste !

Parlez-nous de votre parcours. Est-ce que l’école a joué un rôle dans votre choix professionnel ?

Je suis allée à l’école et jusqu’au lycée en France, j’étais dans un collège-lycée un peu guindé. On avait de bons enseignants mais c’était peu mixte socialement, je n’étais pas habituée, j’ai failli me faire virer trois fois, mais je m’y suis fait de très bon potes. Il y avait un côté très rigide, faussement ouvert d’esprit. Heureusement que j’ai fait l’option arts ! C’était super de passer des heures dans la salle d’art, à peindre, avec mes copains, un bon choix tactique !

Puis je suis allée en Californie juste après le bac, pour deux ans et demi de conservatoire contemporain en guitare électrique, puis à Boston, pour faire de la composition classique et de la direction orchestrale. Ensuite, un échange universitaire en Espagne, un stage en Hollande et je suis revenue en France et ai commencé à travailler.

La musique, j’en ai tout le temps fait, mais jamais à l’école. Je montais des groupes avec mes copains, en apprenant toute seule. Je n’en ai pas fait en option. L’option musique avait l’air superchiante, et puis j’avais déjà option musique à chaque fois que je rentrais chez moi.

J’ai commencé la musique très tôt, mes parents m’ont offert mon premier instrument à 5 ans. C’est quelque chose que j’ai toujours fait. Ça fait partie intégrante de ma vie, ça m’est aussi naturel que de manger à midi. J’ai une relation fusionnelle à la musique.

Quelles différences percevez-vous entre les systèmes éducatifs français et américain ?

Selon moi, la différence la plus notable, c’est qu’aux États-Unis, on ouvre un champ des possibles assez large à tout le monde. Si quelqu’un dit « je veux être astronaute », on ne va pas lui dire qu’il a de trop mauvaises notes en maths mais lui donner des conseils.
Quand j’ai dit en France que je voulais faire de la production et de la musique, c’est tout juste si on ne m’a pas ri au nez, et dit « il faut faire un vrai métier », comme si ça n’était pas un vrai métier ! Quand on a la chance d’avoir un élève qui sait ce qu’il veut faire, c’est étrange de ne pas l’accompagner.

Mais avoir de grandes ambitions, c’est mal vu en France. On va reprocher à quelqu’un d’avoir trop d’égo, ou alors dire qu’il y a trop de gens qui veulent faire la même chose. Alors qu’aux États-Unis, on encourage plus. Pour autant, on ne vous ment pas, on vous dit que c’est hyperdur, qu’il va falloir travailler beaucoup plus, et longtemps, et que les résultats seront à la hauteur du travail engagé. C’est important parce que parfois, quand on est jeune, on ne se rend pas compte du travail que ça représente. Par exemple, les artistes donnent parfois l’impression de faire les choses sans travail, sans effort, alors que c’est tout le contraire.

Donc, aux États-Unis, on vous responsabilise beaucoup plus, en vous mettant tout de suite dans la pratique et pas dans le théorique. Quand on est diplômé, on est tout de suite opérationnel. En France, il faudrait arrêter de prendre les jeunes pour des enfants quand ce sont de jeunes adultes. On les couve trop.

Mais bien sûr, le problème là-bas, c’est que ça n’est pas accessible à tout le monde. Moi, j’ai un passeport américain, j’ai pu accéder aux bourses.

Vous faites en tant que chef d’orchestre un métier perçu comme « masculin ». Est-ce que l’idée que vous pourriez ne pas réussir parce que femme vous est venue par moments ?

Je n’ai jamais eu cette impression. C’est aussi une des différences entre la France et les États-Unis. Là-bas, ou en Angleterre, on ne m’en parle jamais, ce n’est pas un sujet. En France, c’est une obsession de vouloir genrer les catégories de métier. Là-bas, c’est tellement compétitif, un bassin aux requins entre les élèves, c’est le cadet de vos soucis.

Si ça peut aider des jeunes filles à se projeter dans certaines voies, tant mieux. Il faut juste avoir un exemple dans lequel se projeter, bien visible ; si je peux servir à ça, c’est très bien. J’espère qu’avec la nouvelle génération ces questionnements n’auront plus lieu d’être. C’est une énorme responsabilité des parents et des professeurs qui reproduisent ces modèles sans s’en rendre compte.

Vous êtes franco-américaine, et aussi d’origine centrafricaine, vous mêlez le jazz, la musique classique ou électronique. Vous dites de vous que vous n’êtes pas vraiment militante ou engagée, mais au fond, dans la société française aujourd’hui, faire tout cela, n’est-ce pas déjà une forme d’engagement ?

Si les gens veulent le voir comme ça, ils peuvent. Moi je vis ma vie, je me lève le matin, je bois mon café, je fume ma clope, puis je vais travailler, j’essaye juste d’être cohérente avec mes valeurs et ce que j’ai envie de transmettre. Défendre ses valeurs, c’est le minimum syndical.

Mais qu’est-ce que ça dit de la société actuelle que ça puisse paraitre engagé de vivre comme ça ? Il y a encore beaucoup d’abrutis, j’ai l’impression qu’on les entend plus que d’habitude, mais peut-être que c’est leur chant du cygne ? Ils sont sur le déclin, ce sont des gens qui se sentent agressés et crient fort sur internet parce qu’il n’y a plus que là qu’ils peuvent se croire forts. Quand je vois toutes ces polémiques, ça me donne instantanément envie de prendre un Doliprane.

Il me semble qu’à chaque fois qu’on est au bord d’une révolution sociétale, on a d’abord l’impression de revenir en arrière, on vit peut-être une période comme ça. Mais on n’a pas le choix, soit on s’entend, soit on va tous crever !

Propos recueillis par Cécile Blanchard

Article paru dans le n° 571 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

L’alimentation et l’école

Coordonné par Hélène Limat et Alexandra Rayzal

L’alimentation, un thème aussi essentiel à la vie que marginal à l’école ! Et pourtant il apparait dès qu’on s’interroge sur le fonctionnement du système scolaire dans bien des aspects : le bienêtre des élèves, l’organisation des établissements, les codes et règles, les représentations, les savoirs enseignés et les contenus d’enseignement.
Quelle place prend l’alimentation dans nos salles de classe, nos établissements, nos thématiques et nos cours ?