Invitation dans les coulisses d’un atelier de slam, pour développer la créativité et les compétences langagières en français et en anglais des élèves d’un lycée professionnel. Une expérience qui montre comment le travail collectif pousse la créativité de chacun, qui elle-même enrichit la production commune, tout en amenant les lycéens à développer leur argumentation pour défendre leurs idées.

À chaque fois que c’est possible, nos ateliers de slam se déroulent sous la direction d’un slameur ou d’une slameuse de la région. Le plus souvent, au cours d’un même atelier, les élèves ont l’occasion de créer un slam collectif (en français) et deux slams individuels (un en français et un en anglais). En règle générale, un atelier slam suit trois étapes distinctes : des activités destinées à libérer la parole tout en réactivant du lexique de manière ludique ; la phase d’écriture du texte ; la phase d’oralisation du texte.

Je m’appuierai sur les deux premières phases pour éclairer mon propos, à commencer par la présentation de trois activités réalisées lors de la première phase.

BOMBE À RIMES ET PRÉSENTATION DE SOI

Quelques activités préparatoires permettent de libérer la parole tout en créant un lexique collectif.

La bombe de rimes [1]

Élèves, enseignants et slameur se tiennent debout, en cercle fermé. Le slameur lance une balle à l’un des membres du cercle en prononçant un mot. La personne qui reçoit la balle doit la relancer le plus rapidement possible, de manière aléatoire, à un autre membre du cercle, en donnant un mot qui rime avec le premier, etc. Lorsqu’un joueur ne trouve pas de mot dans un temps défini à l’avance, la bombe explose et le joueur est éliminé. Le jeu cesse lorsqu’il ne reste qu’un joueur, qui est alors déclaré vainqueur.

Si, au début, les élèves craignent un peu de devenir l’objet de moqueries de la part des camarades en cas d’élimination, l’ambiance se détend rapidement et ils prennent grand plaisir à cette activité, au point d’en oublier de rester des compétiteurs. Ainsi, lorsqu’un élève dans le cercle éprouve des difficultés à trouver un mot, les camarades, dans le cercle mais aussi parmi les personnes éliminées, ne se gênent pas pour lui en souffler un. Ce qui compte avant tout n’est pas tant de gagner que de participer avec les autres. Finalement, l’échec de l’élimination n’est pas vécu comme tel, puisque les élèves peuvent continuer de jouer comme s’ils faisaient toujours partie du cercle. De même, les élèves se trouvant un peu en difficulté quand vient leur tour de proposer un mot se sentent épaulés par leurs camarades. Ils comprennent que la compétition est factice et que le jeu collectif est plus important que le reste. Dès lors, ils n’ont plus peur de s’exposer au jugement des camarades, ce qui libère leur mémoire et les pousse à toujours chercher de nouveaux mots. De plus, ils sont portés par les productions de leurs camarades : un mot donne l’idée d’un mot ; celui auquel on pensait vient d’être cité par un camarade, il faut vite en trouver un autre, etc.

La présentation de soi par le geste

Chaque joueur se présente aux camarades en associant à son prénom un geste qu’il doit choisir le plus spontanément possible. Le choix n’est soumis à aucune condition, si ce n’est qu’il doit être personnel (donc, pas déjà utilisé par quelqu’un, une célébrité, par exemple). Une fois les présentations terminées, chaque élève doit s’adresser à un autre de son choix en le nommant et en reproduisant le geste associé au prénom, sachant qu’une même personne ne peut être citée qu’une fois.

La présentation de soi par la rime

Chaque joueur se présente en donnant une information sur lui en une phrase qui doit rimer avec son prénom. Par exemple,« je m’appelle Nicolas et j’aime le chocolat ». Là encore, la présentation doit être la plus spontanée possible.

Les constats sont les mêmes pour ces deux activités que pour la bombe des rimes. Alors que les premières présentations sont un peu timides, hésitantes, on assiste à une rapide libération des inhibitions qui favorise la créativité des élèves : les gestes, comme les rimes, se font de plus en plus spontanés, drôles et fantasques.

Ces constats peuvent s’expliquer en partie par le fait que les activités collectives de rebrassage lexical, présentées sous forme de jeux, libèrent peu à peu les élèves de leur timidité, favorisant du même coup leur créativité. Parce qu’elles sont collectives, elles génèrent une dynamique de groupe qui rejaillit sur chacun individuellement. De plus, ces activités stimulent leur motivation et leur imagination en donnant du sens à leurs interventions, car chacun est acteur de cet atelier et dans cet atelier. Chaque personne apporte sa pierre à l’édifice en contribuant à créer une banque lexicale, qui sera utilisée avec profit par le groupe entier pour le slam collectif.

L’ÉCRITURE DU SLAM

L’écriture du slam collectif suit toujours plus ou moins le même déroulé. Les élèves travaillant souvent mieux sur une thématique imposée [2], deux solutions s’offrent à moi : soit j’impose la thématique, si l’atelier slam est intégré à un projet plus vaste, soit il leur est demandé, à partir du lexique trouvé lors des activités précédentes, de choisir une thématique commune. On fait alors un brainstorming pour augmenter encore le lexique possible autour de la thématique choisie, puis on sélectionne ensemble quelques mots forts et on fait de nouveaux brainstormings pour trouver un maximum de mots qui riment avec ceux retenus. Pour aller plus vite, on constitue des petits groupes qui doivent travailler chacun sur un ou deux de ces mots. Dans un premier temps, chaque élève dispose de quelques minutes pour réfléchir seul, puis il fait ses propositions à son groupe qui, après discussion, les inscrivent au tableau pour la classe. Les mots retenus doivent avoir été acceptés à la majorité.

L’étape suivante consiste en l’écriture de phrases, d’abord isolées, construites avec le lexique trouvé (il n’est pas question d’utiliser tous les mots, mais seulement ceux avec lesquels on se sent à l’aise). Cette étape se divise, elle aussi, en une phase de réflexion individuelle suivie d’une discussion collective. Toutes les phrases trouvées par les groupes sont écrites au tableau. Les élèves voient en commun ce qui pourrait aller ensemble pour commencer à construire un texte. Ils négocient la modification de certaines phrases et doivent arriver à un consensus. Les négociations portent majoritairement sur la longueur des phrases, leur rythme, la possibilité de les faire rimer avec d’autres phrases identifiées. Le texte se construit ainsi progressivement ; il est déclaré terminé quand tout le monde est majoritairement d’accord.

LE COLLECTIF, UN MOTEUR

Créer un slam collectif, c’est créer une œuvre originale à vingt, vingt-quatre mains, ou plus. Ceci n’est certes pas une mince affaire. Cela génère cependant des conditions de travail propres à booster la créativité de chacun.

L’écriture collective, qui pourrait être perçue comme contraignante, constitue en fait un puissant moteur pour chacun par la réassurance dans laquelle elle installe les élèves. Porté par les propositions des autres qui, parfois, lui donnent des idées, chaque élève a son rôle à jouer dans ce travail de groupe. Le but commun à atteindre pousse les élèves à s’entraider et à se soutenir. Ainsi, en cas de panne, un élève sait qu’il peut compter sur un camarade pour l’aider. Les petits coups de pouce ici et là le confortent et le motivent pour trouver et proposer des idées originales. Réciproquement, un élève qui cherche à aider un camarade doit faire preuve de créativité pour atteindre son but.

Les moments d’activité et de réflexion individuelles sont toujours étroitement liés à l’objectif final : le slam commun. Ils ne sont jamais déconnectés du travail collectif, puisqu’il faudra en rendre compte devant le groupe, expliquer et défendre ses idées.

La contrainte de l’objectif commun impose à chacun de s’adapter aux productions des camarades et d’en tirer le meilleur parti pour pouvoir faire soi-même des propositions originales et validables. Chaque élève s’emparant des propositions des autres selon sa sensibilité, il résulte de ces temps de réflexion une richesse des productions qui profite tant au groupe qu’aux individus. Il s’agit là d’un moyen efficace pour chacun d’améliorer ses compétences langagières.

LA CRÉATIVITÉ DE CHACUN AU SERVICE DE TOUS

Trouver une solution à un problème collectif développe la créativité. Cela nécessite d’y avoir réfléchi seul, au moins un court instant, afin de pouvoir soumettre des propositions de solutions, des idées nouvelles au groupe qui les discutera. La résolution d’un problème de rimes, le choix d’un mot ou son remplacement pour apporter une touche humoristique sont des situations qui font appel à la créativité des élèves. Il s’agit parfois de trouver où et comment placer dans un texte déjà construit (ou bien avancé) une idée à laquelle tout le groupe tient. La question est alors de trouver comment l’intégrer au texte de manière harmonieuse et cohérente : peut-on l’intégrer sans être obligé de modifier tout le texte ou va-t-on au contraire devoir repenser ce dernier tout en conservant des caractéristiques, des passages que l’on ne souhaite pas abandonner ?

Ce qui est avant tout un problème collectif est questionné individuellement dans un premier temps, afin de laisser le temps à tous d’imaginer des solutions et de prévoir, par exemple, les nouvelles contraintes qu’elles pourraient occasionner. Ensuite, ensemble, on expérimente les propositions, on les compare, on les discute et on décide. Ainsi, la créativité collective n’existe que grâce à la créativité de chacun et, réciproquement, la créativité de chacun se nourrit de la créativité collective.

TRAVAILLER SA LOGIQUE ARGUMENTATIVE

Parce qu’il convoque la participation de tous à toutes les étapes de son élaboration, le slam collectif développe chez les élèves une créativité langagière qui ne touche pas uniquement le texte en lui-même, mais aussi tout ce qui concoure à son élaboration, notamment les négociations inévitables et indispensables sur le choix des mots, des tournures et des phrases, etc.

Pour se faire entendre, chaque élève doit trouver l’argument qui fera pencher la décision collective en sa faveur, ce qui l’amène à développer sa créativité oratoire : il lui faut être persuasif, trouver les bons mots, produire des arguments percutants et convaincants. Au-delà de la formulation des arguments en elle-même, la négociation au sein du groupe invite également l’élève à innover en travaillant sa logique argumentative.

En somme, si l’on voulait résumer en quelques lignes l’intérêt du slam collectif dans le développement de la créativité individuelle des élèves, on pourrait dire qu’il s’agit d’une pratique qui aide chaque élève à enrichir ses compétences langagières et à s’approprier de nouveaux modes d’expression et de nouvelles démarches réflexives afin de trouver des solutions aux problèmes qui se présentent à lui. Tout cela grâce à des expérimentations, des confrontations et des réflexions collectives.

Catherine Gendron
Professeure de lettres-anglais en lycée professionnel


[1] Cette activité figure dans lePetit guide méthodologique pour l’animation d’ateliers slam, publié par le collectif de slameurs 129H. Consultable ici : https://issuu.com/129hproductions/docs/b55200_2264d325b1f33fa89a6154e86fc4

[2] Émilie Brun,Comment faire accéder les élèves au plaisir d’écrire par la pratique des jeux d’écriture ?Mémoire pour le concours de recrutement des professeurs des écoles, IUFM de Bourgogne, 2006.

 


Sur la librairie

JPEG

 

Enseigner la créativité ?
L’injonction à la créativité est répandue dans le monde du travail, mais à l’école, elle semble souvent réservée aux petites classes ou aux filières artistiques. Dans ce dossier, nous envisageons cette notion comme compétence à développer et comme levier pour les apprentissages à tous les âges et dans toutes les disciplines.