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Il faut savoir raison garder

“Chaque fois qu’en consultant ma montre je vois l’aiguille sur le chiffre 10, j’entends les cloches commencer à sonner, je ne suis pas en droit de conclure que la position de l’aiguille est la cause du mouvement des cloches”

Léon Tolstoï Guerre et Paix, 1869

Non, ce qui va suivre ne sera pas le énième dossier sur la manipulation de l’information, la lutte contre les fake news et les théories du complot. Ce ne sera pas non plus une exaltation consensuelle de « l’esprit critique » dont tout le monde se revendique, qu’on soit « traditionaliste » ou favorable aux pédagogies nouvelles.

On ne trouvera pas non plus dans ce dossier une définition de cet « esprit critique » qui, par magie, ferait l’unanimité. N’est-il qu’une composante de la « pensée critique », ou est-ce l’inverse ? S’agit-il d’une « disposition et attitude intellectuelles consistant à n’admettre rien de véritable ou de réel qui n’ait été au préalable soumis à l’épreuve de la démonstration ou de la preuve », selon le Dictionnaire de philosophie de Christian Godin ? Ou, pour reprendre des définitions plus simples, voire simplistes ou réductrices comme celle-ci (site L’internaute), est-ce simplement la conduite de quelqu’un « qui examine attentivement les choses avant de porter un jugement ou faire un choix » ?

Dans ce dossier, nous avons surtout voulu montrer la formation de l’esprit critique à l’œuvre dans les domaines d’enseignement les plus divers. On verra que toutes les disciplines scolaires sont concernées, les sciences, bien sûr, mais aussi le français ou les arts. C’est bien ce qui est préconisé sur le site Éduscol, mais ce n’est pas si simple : les enseignants qui exposent leurs pratiques dans ce dossier n’en éludent pas les difficultés. Et il faut bien toutes les ressources de la pédagogie active pour affronter les redoutables problèmes de la légitimité des instances de savoirs face aux représentations des élèves, ancrées parfois dans une profondeur familiale ou sociale. Car après l’étape de déstabilisation, il s’agit de ne pas engendrer de scepticisme généralisé, mais de proposer des points d’appui qui résistent au doute. Un apprentissage qui doit commencer très tôt, dès la maternelle, et n’est jamais achevé.

D’autres milieux, comme les ateliers de réflexion en prison ou dans les centres sociaux, ouvrent la voie. S’y développent des dispositifs où on prend le temps de pousser la discussion assez loin, avec méthode, ce qui n’exclut pas la vivacité et la passion ; un des formats souvent utilisés pour cela est bien sûr la discussion à visée philosophique, adaptable à tous les âges.

Mais si ce dossier plaide pour développer l’esprit critique bien plus qu’actuellement, à l’école en particulier, doit-on pour autant le mettre à l’œuvre partout et tout le temps ? Il y a bien des circonstances où il est peut-être nécessaire de le mettre entre parenthèses.

Lorsqu’on lit de la fiction, il faut adhérer à un pacte de lecture qui fait admettre que les fées existent, qu’on peut explorer le temps ou que des rebondissements incroyables peuvent avoir lieu. Sinon, comment apprécier un conte, un récit de science-fiction ou une comédie classique ? Peut-on garder son esprit critique dans des moments de communion, de fête ? Peut-on suspendre son esprit critique un soir de juillet pour célébrer un évènement, malgré tout ce qu’on sait sur le foot business ? Peut-on participer à une fête, se sentir ému aux larmes lors d’un meeting, si on garde un sévère censeur trop près de soi ? Et les sentiments, amour, amitié, sont-ils totalement compatibles avec ce qu’implique l’esprit critique : la lucidité, le refus de s’en laisser conter ?

Quant à la foi, la croyance religieuse, elle parait à l’écart de l’esprit critique, quitte à ce que soient parfois brouillées les frontières avec intégrisme ou superstition.

Peut-être l’esprit critique, qui n’est donc pas « l’esprit qui dit non » ou le relativisme, doit-il être toujours là, quelque part, en Jiminy Cricket qui saurait se faire discret pour laisser Pinocchio un peu tranquille et ne pas être toujours raisonnable. Il n’est pas un tueur d’émotions ou un monstre froid, mais un chasseur de démons (postvérité, fanatisme, intolérance) au service des valeurs démocratiques, exigeant mais pas totalitaire. L’esprit critique devrait donc aussi s’exercer sur lui-même ?

Il ne peut en tout cas s’épanouir pleinement que dans une école où l’on réfléchit, où l’on n’obéit pas aveuglément, où l’on recherche l’autonomie de pensée de chacun et où on construit une citoyenneté qui a besoin, selon le mot d’Albert Jacquard, d’ « emmerdeurs » bousculant les conforts intellectuels, en commençant par le sien propre.

Aurélie Guillaume-Le Guével
Enseignante en collège
Jean-Michel Zakhartchouk
Enseignant honoraire et formateur