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Le goût de l’effort. La construction familiale des dispositions scolaires

Sandrine Garcia, PUF, éducation et société, 2018

22 mars 2019

Si nous nous intéressons activement à l’échec scolaire et aux inégalités des enfants face aux pratiques et à la culture scolaires, nous ne pouvons pas ignorer la dernière recherche de Sandrine Garcia sur les pratiques éducatives des classes moyennes intermédiaires et supérieures. Elle montre comment ces dernières préparent voire apprêtent leurs enfants à devenir des bons élèves, comment ces enfants sont encadrés, guidés afin de réussir à répondre et même surmonter les exigences de l’école.

Sandrine Garcia, en s’appuyant sur les thèses de la Reproduction et des Héritiers de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, va étudier de près les pratiques et le travail parental des classes moyennes intermédiaires et supérieures dans l’accompagnement éducatif. Et peut-être dépasser l’idée « d’une osmose » quasi naturelle de transmission qu’évoquait Bourdieu. Selon elle, il n’y a pas qu’une simple connivence entre les pratiques familiales et les pratiques scolaires. Le capital social et surtout culturel de ces familles ne se transfère pas aussi naturellement chez leurs enfants, comme un simple héritage. Il peut y avoir aussi des héritiers en échec scolaire (voir le livre de Gaëlle Henri-Panabière sur ce thème en 2010). La sociologue se donne comme tâche d’étudier en profondeur le travail invisible mais néanmoins actif, régulier, soutenu, incessant, de longue haleine, douloureux car il implique des deuils, des choix, le travail intensément pédagogique de ces catégories de familles. Cela permet de comprendre la réussite et les inégalités qui se jouent dans les salles de classes face au travail scolaire et dévoiler pourquoi certains élèves sont plus prêts que d’autres à comprendre et à jouer le jeu des attentes scolaire d’une manière plus efficace et peut-être bien plus stratégique ; et dans un environnement de compétition scolaire. D’autres recherches citées par l’auteure ont montré que ce qui se construit en dehors de l’école dans des activités diverses prépare bien aux attendus de l’école, tandis que les enfants issus des familles plus précaires ont un développement plus naturel, sans réel encadrement.

Sandrine Garcia fait aussi référence à la thèse d’Annie Da Costa-Lasne de 2012 qui s’est intéressée à la réussite singulière des enfants d’enseignants en avançant que la réussite scolaire se prépare dans le quotidien des familles. Là aussi, ce n’est donc pas par osmose mais par une prise en charge éducative et régulière, didactique (est-ce qu’il s’agit d’une déformation professionnelle ?) dans les pratiques domestiques les plus banales, ou de loisirs que se construisent des compétences qui sont importantes voire valorisées par l’école. Il y a donc une continuité entre les pratiques familiales et les pratiques scolaires étant donné que les parents-enseignants connaissant les codes culturels, organisationnels, les manières de faire et de pensée de l’école et savent les entretenir et surtout les transmettre à leurs enfants. Mais cela joue aussi pour les pratiques d’accompagnement et de suivi scolaire. Ces parents profs dans leurs interactions avec leurs enfants vont faire des incessants liens entre ce qu’il se fait en classe et « la vraie vie » et en développant le vocabulaire et les connaissances. Et pour ma part, je ne peux pas m’empêcher de faire un grand clin d’œil aux travaux sur les inégalités devant les devoirs (« le travail hors la classe ») tels qu’ils sont vécus par les familles populaires qui n’ont pas les moyens, ni les connaissances pour aider leurs enfants dans Faire ses devoirs. Enjeux cognitifs et sociaux d’une pratique ordinaire.

Comment préparer cet « élève idéal » pour l’école ? On trouve chez Bernard Lahire (dans Tableaux de familles. Heurs et malheurs scolaires en milieux populaires, ce portrait : « un élève autonome, autodiscipliné, appliqué, détendu, intéressé par le travail scolaire, capable de saisir les attentes implicites des exercices qui ne nécessitent pas qu’une application « mécanique » des règles. En somme, un élève qui participe, qui est curieux et intéressé »

Sandrine Garcia met en évidence une véritable « professionnalisation pédagogique des parents d’élèves » dans les catégories sociales concernées, à partir de situations d’accompagnement concrètes. Elle expose des portraits de familles, dans lesquels elle étudie comment se construisent les pratiques d’accompagnement, la division sexuelle (entre le père et la mère) du travail au sein des familles, l’investissement en temps, en ressources ; l’organisation du travail soutenu et discipliné de ces familles. Les ressources du capital scolaire, culturel des familles ne suffirait pas tout seul sans un aménagement voulu et conscient entre le temps de travail des parents et l’accompagnement des enfants dans lequel la préoccupation du suivi scolaire de l’enfant est première. Mais ces parents entretiennent des relations avec l’école, soit par connivence, en jouant les parents idéaux, soit plus distantes ou indépendantes, en veillant soigneusement de ne pas se mettre les enseignants à dos.

La chercheuse s’interroge également sur les élèves les moins familièrement dotés qui ne peuvent pas réaliser « l’idéal scolaire » et sont dirigés « vers le vaste marché des spécialistes en trouble divers » (p.212) et que cette psychologisation croissante par le moyen de la médicalisation n’est pas suffisamment questionnée.

Pour l’auteure, il serait important d’« étudier les institutions et les dispositifs mis en place hors temps scolaire des élèves » et ce qu’’ils apportent en termes de dispositions différentes pour l’école, pour apprendre (p. 214).

Parmi les objets que questionne Sandrine Garcia, il y a notamment celle de la différenciation, quand elle interprétée comme une simplification du programme et mène à une baisse des attentes envers les élèves dits « les plus faibles ». Elle incite alors à une étude documentée et précise des usages réels des enseignants des pratiques de différenciation en classe. Et elle alerte sur les pratiques et les injonctions à la bienveillance des enseignants, cette dernière devenant alors dangereuse si elle est vécue comme une condescendance envers les plus démunis. Par quels moyens et dispositifs scolaires peut-on freiner la reproduction des inégalités scolaires ? Cela reste une interrogation à laquelle l’auteure donne des éléments de réponse, qui ouvrent sans doute à des débats.

Andreea Capitanescu-Benetti